mercredi 3 octobre 2018

Over

Je n'ai pas eu la peine de frapper à la porte, elle était ouverte. Il était là, assis au bord de son siège devant son écran, de profil tant la pièce était exiguë. Au fond, une fenêtre, stores encore baissés.
Je me suis présentée, il s'est retourné l'air surpris ou comme interrompu dans un moment qu'il aurait voulu tranquille. J'ai parlé de l'horaire, il a répondu - légèrement irrité, que ce n'était pas 9h mais 9h30 et j'ai insisté, précisant qu'en effet, il l'avait modifié trois fois.
Il m'a « invitée à attendre » dans le couloir. Inviter à attendre, cette formule tellement commode pour dire d'aller se faire foutre…
Puis il est sorti, est passé devant moi sans me regarder et, moi qui le regardais, je voyais ses jambes intrépides et ses bras courroucés. Il était assez grand et, malgré sa cinquantaine, il avait cette dégaine un peu balourde de certains étudiants en Lettres, fagoté dans des jeans' usés, enroulé dans un pull et une écharpe tellement ternes que j'en ai oublié la couleur. Si je n'avais pas connu son rôle dans la boite, il ne m'aurait pas semblé incongru de le trouver au cul d'un camion de la CGT, dans les vapeurs graisseuses des merguez, un grand jour de manif.

Il est remonté de l'étage inférieur dix minutes plus tard, flanqué de mon chef de service, un fourbe de première catégorie, rompu à l'exercice du double jeu, de la manipulation et du détournement. Ce jour-là, dans la scène qui se jouait, l'un tenait le rôle du DRH et l'autre de témoin et j'étais là pour demander mon licenciement. A première vue, les deux m'étaient farouchement hostiles.
Nous sommes entrés dans le bureau du DRH et avons pris place sur les trois chaises qui cernaient une petite table ronde coincée près de la porte. Il s'était assis face à moi mais de travers sur sa chaise, adossé au mur, les jambes croisées, de sorte que je le voyais - encore, de profil. Le petit chef, sur ma gauche, se tenait bien raide derrière sa grosse cravate qui lui faisait comme un tuteur, souriant et faussement aimable, comme à son habitude.
Si le DRH a commencé à parler, ensemble ils avaient l'attitude d'un couple qui négocie le prix d'une cuisine aménagée: ils s'étaient distribué les rôles du méchant et du gentil. La différence c'est que, comme tous les salariés de l'entreprise, je savais dans quelle catégorie les classer. J'avais compté les fautes d'orthographe dans leurs mails, j’avais lu les crises d’autorité et les revirements sur le terrain, les questions restées sans réponse et toutes les machinations pour détourner l’attention. Eux, ils ne me connaissaient pas : je n'étais qu'un matricule au milieu d'une masse d'autres matricules.

S'ils avaient discuté leur stratégie, il n'empêche qu'on les aurait cru tout juste sortis de l'école : ils ne m'ont épargné aucune des techniques de communication utiles à la culpabilisation. Le DRH n'a pas perdu deux minutes avant de me dire que demander un reclassement pour parvenir à un licenciement était particulièrement malhonnête. Evidemment j'ai détesté le mot, mais son agitation contrariait l'impact potentiel du discours. La colère, l'agacement, quand on est à ce genre de poste, indique d'emblée une incapacité à prendre de la hauteur, de la distance, et je me mis à observer plus précisément le personnage.
De près, le DRH avait les yeux bleus, des petits yeux bleus bordés de cils recourbés comme après un lourd sommeil ou un gros chagrin. C'était un émotif, un sentimental. J'ai donc rappelé les choses simples, comme les lois qui régissent mon métier, après avoir constaté qu'il avait perdu la clé du tiroir où était rangé le Code. Bien entendu, son énervement s'est amplifié et j'ai cru un moment qu'il allait me mettre dehors. Comme convenu, son acolyte a pris le relai dans une posture qui révélait qu'il se serait bien vu calife à la place du calife. Il faut dire que pendant ce temps-là, le DRH regardait obstinément la pointe de sa chaussure se balancer. 


A 9h35, je sortais du bureau sur une poignée de mains dont le DRH avait rechigné à me gratifier à 9h00. A 9h30, nous étions tombés d’accord pour rompre et, au bout d’un an de palabres, je larguais pour toujours les amarres de l'épave… Sans pot de départ, sans carte chamarrée signée de mes collègues avec lesquels j’avais passé dix ans. Et c'était bon !

6 commentaires:

  1. Les "petits yeux bleus bordés de cils recourbés" me font penser à ceux de mon ancien patron, qui ne sont pas bleus, et dont les cils ressemblent plutôt à des crochets. Quant aux yeux eux-mêmes, on dirait plutôt, à bien y réfléchir, deux raisins secs.

    Cette libération ne vaudrait-elle pas un mojiton ?

    RépondreSupprimer
  2. Chère,

    Je vous rappelle qu'en espagnol la retraite se dit jubilación. Les deux pignoufs devaient le savoir et ils vous jalousaient.
    À vous les moments joyeusement perdus.
    Bon baisers de Biarritz,
    Frédéric

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En un mot, l'espagnol a changé les perspectives de ma vie.
      Merci cher ami.

      Supprimer
  3. (...)... emploi d'Aden, après une violente discussion avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient m'abrutir à perpétuité.

    RépondreSupprimer