samedi 8 octobre 2016

Une histoire d'exil

Souvent, il s’installait à l’ombre de la varangue et regardait la mer. Entre les troncs des manguiers qui clôturaient le jardin, on apercevait l’écume sur la crête des vagues. Assis sur le banc, les coudes posés sur la table, les mains jointes, il fumait. Sous un casque de cheveux gris épais, ses yeux bleus erraient sur le fil de l'air, tandis que de sa barbe la fumée s’envolait. Aucun mouvement humain n’attirait son attention, il était seul, enfermé dans sa tête.
Pierre était arrivé de Belgique des années auparavant avec femme et enfants. Puis, je ne sais exactement pourquoi, était-ce la chaleur, les moustiques ou la mer chargée d'alluvions, elles étaient reparties en Europe. Devait-il le regretter ? En Guyane, tout est rude, hostile, brut.
Pierre enseignait dans un collège, mais il n’avait d’intérêt que pour l’anthropologie, l’entomologie et le tir au pistolet. Il possédait des armes et, certains jours, il s’enfonçait dans la forêt vers d’anciens sites d’entrainement militaire pour y vider son barillet. La nuit, il lui arrivait de sortir et, muni d’une lampe torche, il chassait les papillons qu’il épinglait ensuite avec soin sur des planches de liège. Le reste du temps il regardait la mer en buvant des bières et en fumant.

Il était resté là malgré le départ de sa famille, sans doute parce qu’au delà d’ici il n’y a rien et que le presque rien vaut mieux que le vide. 
Là bas, je n’avais rencontré que des hommes perdus. Pour nombre d’entre eux, c’était pourtant l’Eldorado : certains y auraient même trouvé de l’or. La plupart cependant n’avaient pas résisté à la lenteur qui confine à l’immobilisme, à la pluie qui s’abat d’un coup, à l’aube qui éveille à 6h et au crépuscule qui tombe à 18, tous les jours, toute l’année. C’était adossés à ces murailles que les hommes vivaient, même si les filles lascives du Surinam et les turbulentes brésiliennes apportaient parfois un peu de distraction.

Pierre me recevait chez lui par amitié pour le locataire qui partageait sa maison. En réalité, il détestait les femmes. Elles avaient toutes quelque chose à dérober aux hommes, malhonnêtes par nature, elles ne valaient rien de bon. D’ailleurs il m’adressait peu la parole. Après quelques rasades de bière cependant, il devenait loquace et me racontait l’histoire de la région : l’arrivée des premiers Français fauchés illico par des fièvres abominables, l’évasion des esclaves devenus fièrement nègres marrons; comment ils avaient créé leur langue, mélange de français, d’anglais et d’espagnol; comment ils avaient survécu de chaque côté du Maroni.

Comme beaucoup d’étrangers réfugiés sous les cocotiers, il commentait de loin, à l’aise, les errements de la vieille Europe. Son obsession principale était le déclin de notre civilisation ; son auteur de référence, Jean Raspail ; son livre fétiche, Le Camp des Saints, paru en 1973. Quand il m’en parlait, je sentais l’odeur aigre d’une variété exotique du dégoût sortir de sa bouche et j’observais l’homme malheureux trouver dans la détestation de l’autre de quoi noyer tous ses chagrins. Je lui en voulais de s’être laissé anéantir par les déconvenues au point d’oublier que, exilé lui-même, il était aussi l’envahisseur qu’il dénonçait.

C’était dans les années 90 et je me souviens encore du choc qu’avait été la lecture de ce livre qu’il avait fini par me prêter. Je me souviens de la progression, un peu comme une nappe de pétrole, sombre, informe et sournoise, de masses de pauvres gens arrivés de l’Inde par bateau jusqu’à la côte d’Azur et de leur lente mais certaine expansion dans chaque anfractuosité de notre territoire. Je me souviens de l’effroi que cette lecture avait provoqué, du conflit intérieur qu’elle avait instillé, entre une charité mal ordonnée et la perspective d’un déclin inéluctable. Pierre considérait ce livre comme une prophétie, tandis qu’il était un traumatisme pour moi. Mais au fond, de quoi avais-je peur ?

Dans une interview, Raspail dit que le récit est sorti de lui, comme ça, presque par hasard, mais précise que 40 ans plus tard, sous le joug des lois, une certaine circonspection aurait retenu sa plume et qu’il aurait bridé son élan, de lui-même. C'est sans doute pour cela, alors que des milliers de pauvres gens traversent en ce moment l'Europe, que ce livre est resté tapi au fond de sa réserve.

Quant à Pierre, il est peut-être mort aujourd’hui. Quand je repense à lui, je me dis que ce type avec ces idées de vieux facho, me parlait en réalité de l’état du monde, de ce qu’il devient, par paresse, par lâcheté, par fatalisme, dans son mouvement naturel et ordonné de vie et de mort. Ce que Pierre me disait et que je comprenais pas –trop occupée à examiner la personnalité détestable du bonhomme, c’est que ce n’est pas l’étranger qui est un danger, c’est que nous le voyions comme tel pour s’économiser de penser que nous, les supposés dominants, sommes l’instrument de notre propre perte et qu’un jour ou l'autre, il en serait ainsi de toutes les civilisations à venir. Fatalement.


Pour le coup, ce n’est pas une hypothèse romanesque.

4 commentaires:

  1. Très beau texte, chère V. Un plaisir que de vous lire...

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    1. Pareil pour moi, de vous retrouver là.

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  3. Pour le lecteur de Don Quichotte, c'est à dire le lecteur qui perçoit le couinement du chevalier à la figure triste (chevalier à la figure triste avec une bassine sur la tête : ce qui ne change rien): donc, où en étais-je ? Pour le lecteur de Don Quichotte c'est à dire le lecteur qui perçoit le couinement du chevalier à la figure triste : le lecteur de Don Quichotte c'est Don Quichotte.
    Enfin bref pour le lecteur de Don Quichotte vôtre "pour le coup ce n'est pas une hypothése romanesque" donne le vertige : ce qui est un compliment.

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