mercredi 15 octobre 2014

NDE*

A la fin de sa randonnée il avait cueilli des fleurs.
Deux jours avant, il avait abandonné son vélo au pied d'une colline aride où il pensait trouver le moyen de se suicider. D'abord il avait jeté son paquet de cigarettes et son briquet. Un tabagique acharné est déjà un suicidaire, il aurait très bien pu continuer comme ça. Preuve que la vie, quand même, elle lui tenait bien au corps. A l'ère moderne, la civilisation, le confort, tout ça, le cancer du poumon était devenu son seul prédateur. Pour autant il ne l'avait jamais rencontré.
Il avait marché dans la caillasse, bu l'eau d'une piscine, avait tenté de se jeter d'une hauteur et s'était endormi dans les broussailles, emmailloté dans sa petite tenue sexy de cycliste démonté. On l'avait vu assis sur ses chevilles, les yeux traversés par le soleil rasant, la lèvre pendante au-dessus du menton. On l'avait entendu rire dans sa tête des choses vaines et essentielles et des amours habituelles.
Au pied de petits arbres rêches, il avait échafaudé des monticules de cailloux qui s'appelaient ma femme, mon fils, ma fille. Il leur avait parlé longuement, avait fait quelques aveux, leur avait dit des mots tendres.
Il avait aussi fait une rencontre, un type égaré avec qui il avait joué.
Quand il était redescendu sur la route goudronnée, c'est parce qu'il n'avait pas réussi à mourir. Toujours quelqu'un avait surgi, toujours quelque chose l'avait interrompu et suspendu son élan. Pour finir, il avait cédé.
C'est quand une voiture s'est arrêtée, quand on lui a proposé de le déposer plus loin avec son bouquet dans les mains qu'il avait fini sa course.
La fille au volant voulait savoir si c'était pour son amoureuse les fleurs. Avant d'ajouter que c'était beau à cet âge-là. Elle venait de lui demander de quel signe il était quand il a ouvert la portière et s'est jeté dehors. N'importe qui, même quelqu'un qui n'a pas envie de mourir, il saute. C'est normal. Traverser le désert et s'apercevoir que ce n'était pas là mais bien ici. On n'a pas envie. On n'a plus envie. 


Near Death Experience* avec Michel Houellebecq. A voir absolument, même quand on connait la fin.




4 commentaires:

  1. Je n'ai pas encore vu le film Near Death Experience. En revanche je me sui régalé sur Arte lors de la projection de L'Enlèvement de M.H. Ces images sont précieuses en ce qu'elles révèlent qui est MH: un petit garçon qui a peur du noir et le voit s'approcher.

    C'est toujours un vif plaisir de vous lire, chère. Quel style!

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    1. Merci d'être passé ici cher Frédéric.
      Une idée qui me traverse : si "L'enlèvement" était "Demian", alors NDE serait "Le loup des steppes". Le petit garçon chemine.
      Tout de bon, cher ami.

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  2. « A voir absolument, même quand on connait la fin » : (en tant que Néo-Mexicain hyperdeloréen) : ça sonne philosophie de l'avenir.

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