samedi 28 juin 2014

Stephen le héros

Le type était passé une première fois devant la terrasse où nous étions installés. Avec son sac sur le dos, sa silhouette ressemblait à celle d'une tortue, surtout parce que de son cou saillaient les angles de son maxillaire inférieur. Il trainait derrière lui une valise à roulettes dont la poignée était cassée et qu'il avait rafistolée. Les mouvements de sa tête indiquaient qu'il cherchait quelque chose. 
Il avait continué son chemin avant de retourner sur ses pas et, cette fois, il s'était arrêté devant nous pour nous demander si nous aurions un peu de monnaie. Nous n'en avions pas, mais nous avons proposé une cigarette, le mégot éteint qui pendait à ses lèvres commençait à se décoller.
C'était un petit homme extrêmement maigre. Ses yeux très creux enfermaient un regard fixe, malgré le sourire qui s'insinuait aux coins. Ses cheveux sales qui lui envahissaient le front avaient gardé une teinte châtain sans que ce soit un indice pour deviner son âge. Ses joues étaient couvertes de ridules verticales et, quand il parlait, on distinguait le squelette de la face sous la peau. L'arête de son nez était barré d'une large croute, ses mains courtes étaient couvertes de crasse, mais il ne lui manquait pas de dents. Chez les pauvres, chez les SDF surtout, rares sont ceux qui ont encore des dents.
En allumant sa cigarette, il annonça qu'il allait encore dormir dehors, qu'il n'avait pas trouvé de foyer et que d'ailleurs il n'aimait pas les foyers, que c'était horrible les foyers. Il a dit qu'il n'y avait là-bas que d'anciens militaires et que de toute façon, on ne pouvait pas y rester pour dormir dans la journée. 
Le serveur s'est approché pour le chasser, mais il ne nous dérangeait pas.

J'ai demandé s'il avait un métier. Il a répondu qu'il était artiste, qu'il avait fait les beaux-arts, les arts appliqués, qu'il avait inventé le logo d'Agnès b., vous savez... le lézard, qu'il avait écrit des chansons, que de tout ce qu'il préférait, c'était la musique qui l'emportait sur le reste. Il m'a semblé que l'écharpe qu'il portait autour du cou était un véritable pashmina. 
Comme s'il n'avait pas été écouté depuis longtemps, il ne cessait de parler. En quelques minutes, nous savions tout de ce qu'il était prêt à dire. Depuis les années 90 où il était journaliste à Libé, en passant par sa vie à New York, sa rencontre avec Keith Richards, jusqu'au dernier concert des Stones à Paris, le tourbillon de sa vie jaillissait en postillons. On a voulu connaître son nom et il a répondu que ça, ça ne l'avait pas aidé dans la vie mais, en se penchant vers moi, il a demandé si j'avais entendu parler de Deleuze et surtout de son ami, Guattari. Guattari était son père.
Il a aussi donné un prénom qu'il s'était choisi, avant d'avouer qu'il s'appelait Stephen, à cause de Joyce disait-il. Puis il a parlé de politique, de la perte des libertés, de la censure, a dit qu'il avait bien compris la mécanique et qu'il savait bien de quoi il s'agissait puisqu'il s'était présenté à des élections! Il a parlé de son frère qui avait bloqué ses comptes, de telle amie qui s'était fait violer... Puis il est parti.

Stephen ne nous a rien demandé. Il avait simplement envie de parler.
Ensuite, pendant de longues heures, des pensées traversent l'esprit. On reconstitue une histoire. On pense à l'héroïne, au sida, à la folie, à la minute décisive qui fait basculer. On imagine une histoire familiale compliquée, des promesses non tenues, le découragement puis l'abandon des proches. On s'imagine à sa place parce que d'une certaine manière il nous ressemble, on pense à ce qui pourrait causer notre propre chute, on se dit que l'équilibre, comme la raison, est fragile.
Reste que Stephen est vivant. Quand même.

4 commentaires:

  1. Depuis quelques jours et ça va continuer je lis « Le Royaume » (Emmanuel Carrère doit être à Patmos en ce moment : c'est là-bas qu'il a écrit ce livre.)
    Je n'ai que La Bible Chouraqui sous la main : c'est mieux de lire « Le Royaume» avec une Bible sous la main.
    J'ai aussi ressorti les trois textes de l’Évangile de Jean traduits par Arthur Rimbaud (s’approprier l’autre).
    Stephen, tu fais une apparition dans « L'Enquête de Luc » (titre envisagé pour « Le Royaume ») : je te le dis.

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  2. le héros et l'héro ....
    http://paris70.free.fr/gloria2.htm

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    1. Gloria. Stephen ne racontait pas d'histoires.

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