vendredi 6 juin 2014

L'amour est aveugle

Je suis née avec une cataracte embryonnaire. La tare ne s'est jamais réveillée et je n'en ai appris l'existence que vers mes 30 ans, ce qui n'a rien changé à ma vue.
Dans l'hypothèse où le corps est une organisation qui supplée naturellement les déficits, il est possible que j'aie été précipitée à mon insu vers la nécessité d'observer avant qu'il ne soit trop tard, avant de ne plus rien y voir.
Il se trouve aussi que j'ai été élevée en enfant sage. Etre un enfant sage est une attitude qui se développe surtout en présence de personnes étrangères à la famille proche. Ainsi, nous étions tenus de montrer une présence discrète et polie, de nous assoir quand on nous y invitait et de ne pas interrompre les conversations des adultes. Nous répondions aux questions en rougissant et, le regard effrayé braqué sur nos parents dont nous attendions un indice, nous espérions simplement qu'on nous oublie.
Ainsi, nous avons appris à regarder et, ce faisant, à nous gargariser silencieusement de tous les travers des individus qui nous étaient présentés. Qu'il s'agisse d'une vieille tante, d'un cousin, d'un ami, nous nous régalions d'un accent, d'une répétition du langage, de la manière de se tenir, d'un tic, mais aussi du contenu des conversations. Untel se plaignait sans arrêt, un autre ne parlait que d'argent ou de quelque autre sujet, rien ne nous échappait. Ainsi nous accumulions des petits trésors que nous partagions ensuite comme des prises de guerre en rentrant chez nous. 
Tout ce qui avait été contenu explosait alors et la banquette arrière de la voiture se transformait en un théâtre où des personnages grotesques investissaient nos corps. Nous étions habités. Nos imitations nous faisaient rire et nos parents, pris dans le flot des conversations et par la force de l'habitude et qui n'avaient évidemment rien remarqué, s'esclaffaient en nous écoutant. Ils nous trouvaient perspicaces, malicieux, voire cruels, et s'en seraient senti honteux s'il s'était agit d'autres que nous.
Pourtant, c'est ainsi que ces caractéristiques que nous avons eu tout le loisir d'explorer ont atteint à mes yeux le niveau supérieur sur l'échelle des qualités humaines. Quitte à passer pour une pétasse.



6 commentaires:

  1. Mais non, mais non... (en réponse à votre "Quitte à passer pour une pétasse.")

    La cataracte embryonnaire a-t-elle à voir (si j'ose dire) avec une poutre, ou une paille ?

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    1. Je ne vois pas de quoi vous voulez parler...

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  2. Ainsi s'explique cet art du regard. Remerciez vos parents, chère V.

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    1. Ce sera fait. Le plus tard possible quand même.

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  3. ah la chute !!
    ah laska

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  4. La cataracte n'est point le remède ultime à l'obturation sociale complète.
    Pirandello livre le nom de ce dernier dans sa sublime petite "fleur à la bouche".
    Il s'agit d'un remède en forme de crabe.
    Aux pinces d'or, bien sûr.

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