vendredi 19 décembre 2014

Mise au défi


Entrer à Paris par la porte de la Chapelle, rester bloqué dans les embouteillages, chercher un coin de ciel bleu. Encore raté.


jeudi 20 novembre 2014

Années folles

Quel âge peut-elle avoir sur cette photo ? De ce que j'en connais, elle n'a pas 20 ans. La robe qu'elle porte était dans une malle. C'était une robe en mousseline de soie imprimée de fleurs et volantée. Comme la malle, elle était percée de trous de mites, mais, pour la gamine que j'étais, c'était une robe de princesse. Je me souviens parfaitement de la légèreté de l'étoffe et de l'éclat des couleurs.
Sur la photographie, elle a autour du cou un collier. De qui lui venait-il ? On a dit qu'il était en cristal, de Bohème ou de roche, j'ai oublié.
Elle n'est pas très jolie, mais peut-être l'était-elle pour la mode de l'époque. 1930? 1935 ? Elle a tout de même au coin de l'oeil un pli malicieux où s'égaye une certaine clarté.
Elle vivait alors chez sa mère, veuve d'un clerc de notaire, une bigote étriquée dans ses vêtements et ses pensées. Depuis toujours, elle avait mariné dans l'eau bénite et partagé chaque dimanche son déjeuner avec le curé, invité par sa mère, après la messe.
On dit que, jeune fille, elle aurait heurté une aventure sentimentale et trouvé au couvent de quoi soigner sa commotion. A 20 ans elle devenait nonne, au grand dam de sa mère qui, quand même, ne lui souhaitait pas tant de mal. Les photos que l'on a d'elle en religieuse la montre joyeuse. Même le jour de ses voeux elle affiche un visage heureux. N'empêche qu'à 35 ans elle est morte, en raison, dit-on, d'une de ces maladies de poumons dont les conditions de vie misérables font le lit.
A part ce collier et quelques photographies, il ne reste rien d'elle. On ne sait pas où elle est enterrée. Dès très jeune, son histoire me semblait profondément pathétique et mystérieuse.
Par quoi son choix décisif avait-il été dirigé ? Par quelle mécanique de la pensée ma tante avait-elle rompu avec l'air libre, la mousseline de soie et le cristal et cherché dans la prière une camisole à la souffrance ? 
Elle est morte, comme tout le reste de sa famille, et les questions resteront suspendues.

dimanche 16 novembre 2014

vendredi 14 novembre 2014

Perles de culture - 1

Une nouvelle rubrique facile à alimenter, celle des perles entendues ici et là, que l'on pourrait aussi appeler phrases à la con, expressions débiles, manièseries, chichiteries... 

On croyait avoir touché le fond. Mais non.

« Comment êtes-vous au monde? »
Question posée par Aline Pallier sur France Cul le 13/11  dans l'émission A voix nue

« Ils ont acquéri un supplément d'âme »
Entendue dans l'émission La dispute, le MÊME soir




lundi 3 novembre 2014

vendredi 24 octobre 2014

Aparté

Devant, une voiture arrêtée portières ouvertes d'où débarque une vieille dame d'une lenteur… S'occuper à regarder, tourner un peu la tête, lire, relire, penser à partager avec Alf :


Et ensuite chercher ce que faisait vraiment Arthur en juin 1872, comme ça, pour rire. Trouver cela dans Arthur Rimbaud ou l'éclatant désastre de Pierre Brunel :
Comment le « bohémien » aurait-il pu accepter la vie domestique? Comment, installé, aurait-il su renoncer au départ ? A suivre Rimbaud de septembre 1871 à juin 1872, on se rend compte qu'il cherche en vain une solution satisfaisante à ce qui est véritablement pour lui un problème d'existence. Il va de la belle-famille de Verlaine à sa propre famille sans pouvoir les échanger, sans pouvoir supporter une tutelle plus que l'autre. Entre les deux, il y a bien les refuges de fortune que lui procure Verlaine à Paris, mais aucun n'est le foyer dont il a besoin, ni les mansardes de la rue Campagne-première et de la rue Monsieur-le-Prince, ni la chambre de l'hôtel de Cluny, rue Victor Cousin. Dans une lettre adressée à Delahaye en juin 1872, Rimbaud définit « ce lieu-ci» comme « tout étroitesses ». Il en va de même des « bureaux » et « maisons de famille », et il conseille à son ami de ne pas s'y « confiner », mais « de beaucoup marcher et lire ». La marche, l'en-marche toujours.
On comprend donc la raison de son départ de Paris avec Verlaine, le 7 juillet 1872.




samedi 18 octobre 2014

Bonne nouvelle

A ceux de mes lecteurs que cela amuse, le site "Bonnes nouvelles" recense tout ce qui se fait en matière de concours de nouvelles. On y est dirigé vers des liens qui proposent de participer gratuitement ou moyennant finances et, si les écrits sont retenus, de gagner quelques euros ou une publication.

Affaire à suivre…


mercredi 15 octobre 2014

NDE*

A la fin de sa randonnée il avait cueilli des fleurs.
Deux jours avant, il avait abandonné son vélo au pied d'une colline aride où il pensait trouver le moyen de se suicider. D'abord il avait jeté son paquet de cigarettes et son briquet. Un tabagique acharné est déjà un suicidaire, il aurait très bien pu continuer comme ça. Preuve que la vie, quand même, elle lui tenait bien au corps. A l'ère moderne, la civilisation, le confort, tout ça, le cancer du poumon était devenu son seul prédateur. Pour autant il ne l'avait jamais rencontré.
Il avait marché dans la caillasse, bu l'eau d'une piscine, avait tenté de se jeter d'une hauteur et s'était endormi dans les broussailles, emmailloté dans sa petite tenue sexy de cycliste démonté. On l'avait vu assis sur ses chevilles, les yeux traversés par le soleil rasant, la lèvre pendante au-dessus du menton. On l'avait entendu rire dans sa tête des choses vaines et essentielles et des amours habituelles.
Au pied de petits arbres rêches, il avait échafaudé des monticules de cailloux qui s'appelaient ma femme, mon fils, ma fille. Il leur avait parlé longuement, avait fait quelques aveux, leur avait dit des mots tendres.
Il avait aussi fait une rencontre, un type égaré avec qui il avait joué.
Quand il était redescendu sur la route goudronnée, c'est parce qu'il n'avait pas réussi à mourir. Toujours quelqu'un avait surgi, toujours quelque chose l'avait interrompu et suspendu son élan. Pour finir, il avait cédé.
C'est quand une voiture s'est arrêtée, quand on lui a proposé de le déposer plus loin avec son bouquet dans les mains qu'il avait fini sa course.
La fille au volant voulait savoir si c'était pour son amoureuse les fleurs. Avant d'ajouter que c'était beau à cet âge-là. Elle venait de lui demander de quel signe il était quand il a ouvert la portière et s'est jeté dehors. N'importe qui, même quelqu'un qui n'a pas envie de mourir, il saute. C'est normal. Traverser le désert et s'apercevoir que ce n'était pas là mais bien ici. On n'a pas envie. On n'a plus envie. 


Near Death Experience* avec Michel Houellebecq. A voir absolument, même quand on connait la fin.




mercredi 3 septembre 2014

Voir tout le dessous des cartes*

Avant d'aller au cinéma le 10 septembre, regarder d'abord "L'enlèvement de Michel Houellebecq" sur Arte 7 (pendant encore quelques jours).
Le 10 septembre sort "Near Death Experience" avec le même M.H. à vélo en montagne et qui arrête de fumer...




On peut aussi relire L'extension du domaine de la lutte :
"Mais rien en vérité ne peut empêcher le retour de plus en plus fréquent de ces moments où votre absolue solitude, la sensation de l'universelle vacuité, le pressentiment que votre existence se rapproche d'un désastre douloureux et définitif se conjuguent pour vous plonger dans un état de réelle souffrance. 
Et, cependant, vous n'avez toujours pas envie de mourir."  
 * Conversation crépusculaire à lire 

samedi 30 août 2014

jeudi 7 août 2014

samedi 28 juin 2014

Stephen le héros

Le type était passé une première fois devant la terrasse où nous étions installés. Avec son sac sur le dos, sa silhouette ressemblait à celle d'une tortue, surtout parce que de son cou saillaient les angles de son maxillaire inférieur. Il trainait derrière lui une valise à roulettes dont la poignée était cassée et qu'il avait rafistolée. Les mouvements de sa tête indiquaient qu'il cherchait quelque chose. 
Il avait continué son chemin avant de retourner sur ses pas et, cette fois, il s'était arrêté devant nous pour nous demander si nous aurions un peu de monnaie. Nous n'en avions pas, mais nous avons proposé une cigarette, le mégot éteint qui pendait à ses lèvres commençait à se décoller.
C'était un petit homme extrêmement maigre. Ses yeux très creux enfermaient un regard fixe, malgré le sourire qui s'insinuait aux coins. Ses cheveux sales qui lui envahissaient le front avaient gardé une teinte châtain sans que ce soit un indice pour deviner son âge. Ses joues étaient couvertes de ridules verticales et, quand il parlait, on distinguait le squelette de la face sous la peau. L'arête de son nez était barré d'une large croute, ses mains courtes étaient couvertes de crasse, mais il ne lui manquait pas de dents. Chez les pauvres, chez les SDF surtout, rares sont ceux qui ont encore des dents.
En allumant sa cigarette, il annonça qu'il allait encore dormir dehors, qu'il n'avait pas trouvé de foyer et que d'ailleurs il n'aimait pas les foyers, que c'était horrible les foyers. Il a dit qu'il n'y avait là-bas que d'anciens militaires et que de toute façon, on ne pouvait pas y rester pour dormir dans la journée. 
Le serveur s'est approché pour le chasser, mais il ne nous dérangeait pas.

J'ai demandé s'il avait un métier. Il a répondu qu'il était artiste, qu'il avait fait les beaux-arts, les arts appliqués, qu'il avait inventé le logo d'Agnès b., vous savez... le lézard, qu'il avait écrit des chansons, que de tout ce qu'il préférait, c'était la musique qui l'emportait sur le reste. Il m'a semblé que l'écharpe qu'il portait autour du cou était un véritable pashmina. 
Comme s'il n'avait pas été écouté depuis longtemps, il ne cessait de parler. En quelques minutes, nous savions tout de ce qu'il était prêt à dire. Depuis les années 90 où il était journaliste à Libé, en passant par sa vie à New York, sa rencontre avec Keith Richards, jusqu'au dernier concert des Stones à Paris, le tourbillon de sa vie jaillissait en postillons. On a voulu connaître son nom et il a répondu que ça, ça ne l'avait pas aidé dans la vie mais, en se penchant vers moi, il a demandé si j'avais entendu parler de Deleuze et surtout de son ami, Guattari. Guattari était son père.
Il a aussi donné un prénom qu'il s'était choisi, avant d'avouer qu'il s'appelait Stephen, à cause de Joyce disait-il. Puis il a parlé de politique, de la perte des libertés, de la censure, a dit qu'il avait bien compris la mécanique et qu'il savait bien de quoi il s'agissait puisqu'il s'était présenté à des élections! Il a parlé de son frère qui avait bloqué ses comptes, de telle amie qui s'était fait violer... Puis il est parti.

Stephen ne nous a rien demandé. Il avait simplement envie de parler.
Ensuite, pendant de longues heures, des pensées traversent l'esprit. On reconstitue une histoire. On pense à l'héroïne, au sida, à la folie, à la minute décisive qui fait basculer. On imagine une histoire familiale compliquée, des promesses non tenues, le découragement puis l'abandon des proches. On s'imagine à sa place parce que d'une certaine manière il nous ressemble, on pense à ce qui pourrait causer notre propre chute, on se dit que l'équilibre, comme la raison, est fragile.
Reste que Stephen est vivant. Quand même.

vendredi 6 juin 2014

L'amour est aveugle

Je suis née avec une cataracte embryonnaire. La tare ne s'est jamais réveillée et je n'en ai appris l'existence que vers mes 30 ans, ce qui n'a rien changé à ma vue.
Dans l'hypothèse où le corps est une organisation qui supplée naturellement les déficits, il est possible que j'aie été précipitée à mon insu vers la nécessité d'observer avant qu'il ne soit trop tard, avant de ne plus rien y voir.
Il se trouve aussi que j'ai été élevée en enfant sage. Etre un enfant sage est une attitude qui se développe surtout en présence de personnes étrangères à la famille proche. Ainsi, nous étions tenus de montrer une présence discrète et polie, de nous assoir quand on nous y invitait et de ne pas interrompre les conversations des adultes. Nous répondions aux questions en rougissant et, le regard effrayé braqué sur nos parents dont nous attendions un indice, nous espérions simplement qu'on nous oublie.
Ainsi, nous avons appris à regarder et, ce faisant, à nous gargariser silencieusement de tous les travers des individus qui nous étaient présentés. Qu'il s'agisse d'une vieille tante, d'un cousin, d'un ami, nous nous régalions d'un accent, d'une répétition du langage, de la manière de se tenir, d'un tic, mais aussi du contenu des conversations. Untel se plaignait sans arrêt, un autre ne parlait que d'argent ou de quelque autre sujet, rien ne nous échappait. Ainsi nous accumulions des petits trésors que nous partagions ensuite comme des prises de guerre en rentrant chez nous. 
Tout ce qui avait été contenu explosait alors et la banquette arrière de la voiture se transformait en un théâtre où des personnages grotesques investissaient nos corps. Nous étions habités. Nos imitations nous faisaient rire et nos parents, pris dans le flot des conversations et par la force de l'habitude et qui n'avaient évidemment rien remarqué, s'esclaffaient en nous écoutant. Ils nous trouvaient perspicaces, malicieux, voire cruels, et s'en seraient senti honteux s'il s'était agit d'autres que nous.
Pourtant, c'est ainsi que ces caractéristiques que nous avons eu tout le loisir d'explorer ont atteint à mes yeux le niveau supérieur sur l'échelle des qualités humaines. Quitte à passer pour une pétasse.



mercredi 4 juin 2014

Rorschach à la plage


C'était le long de la plage, tout près d'un minuscule port de pêche. Une haie de plaques d'acier grignotées par la rouille séparait la dune des marées. Le temps, le vent et le sel s'étaient arrangés pour raconter une histoire. 










mercredi 14 mai 2014

jeudi 3 avril 2014

Quand Fernando dort


ils dessinent.

lundi 10 février 2014

mardi 21 janvier 2014

lundi 6 janvier 2014

Mazel tov



Entretien de Mediapart avec l’historien israélien Shlomo Sand : «Le peuple juif n’existe pas» - (2008)
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Par Pierre Puchot

«Je n’ai rien découvert de nouveau, j’ai simplement organisé autrement le savoir existant», assure Shlomo Sand. Ce professeur d’histoire à l’université de Tel-Aviv, né en 1946, est en France cette semaine pour présenter son dernier livre, paru le 3 septembre 2008 chez Fayard. Dans Comment le peuple juif fut inventé, il défend la thèse selon laquelle les juifs du monde entier ne sont pas tous issus du grand exil de l’an 70 mais bénéficient au contraire d’origines les plus diverses.
En Israël, où il a été publié au printemps, le livre a trouvé un excellent écho du côté des journalistes, et notamment auprès du quotidien Haaretz . Un accueil qui n’a que peu surpris Shlomo Sand. «Plus que les gens de gauche et les orthodoxes, qui ont plutôt un regard bienveillant sur mon travail, affirme-t-il, mon livre va déranger ces juifs qui vivent à Paris, à New York, et pensent que l’Etat d’Israël leur appartient davantage qu’à mon collègue arabe israélien.»

Mediapart : Pourquoi avoir choisi ce titre, qui sonne comme une provocation ?

Au début je craignais un peu cet effet provocant mais, en fait, le titre reflète parfaitement le contenu de mon livre. Et puis, je crois que ce n’est pas le seul cas d’invention d’un peuple. Je pense par exemple qu’à la fin du XIXe siècle, on a inventé le peuple français. Le peuple français n’existe pas en tant que tel depuis plus de 500 ans, comme on a alors essayé de le faire croire.
Le peuple juif, c’est encore plus compliqué, parce qu’on le considère comme un peuple très ancien, qui a cheminé de par le monde pendant 2000 ans, avant de retourner chez lui. Je crois au contraire que le peuple juif a été inventé.
Quand je dis peuple juif, j’utilise le sens moderne du mot peuple. Quand on évoque aujourd’hui le peuple français, on parle d’une communauté qui a une langue commune, des pratiques, des normes culturelles et laïques communes. Donc je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y a un peuple juif au sens moderne du terme. Je ne crois pas qu’il y a 500 ans, les juifs de Kiev et ceux de Marrakech avaient ces pratiques, ces normes culturelles communes. Ils avaient une chose importante en commun: une croyance, une foi commune, des rituels religieux communs. Mais si les seules affinités entre des groupes humains sont de nature religieuse, j’appelle cela une communauté religieuse et non un peuple.
Est-ce que vous savez par exemple que durant le Moyen Age, on a utilisé l’expression « peuple chrétien » ? Pourtant, aujourd’hui, aucun historien ne parlerait de « peuple chrétien ». Avec la même logique, je ne pense pas qu’on puisse parler de peuple juif.
Je ne le pense pas en outre parce que les origines historiques des juifs sont très variées. Je ne crois pas en effet que les juifs ont été exilés par les Romains en l’an 70.
Je me souviens, il y a quelques années, alors que je m’interrogeais sur l’histoire du judaïsme, d’avoir ressenti un véritable choc : tout le monde est d’avis que l’exil du peuple juif est l’élément fondateur de l’histoire du judaïsme, et pourtant, cela paraît incroyable, mais il n’y a pas un livre de recherche consacré à cet exil. Il est pourtant considéré comme l’« événement » qui a créé la diaspora, l’exil permanent de 2000 ans. Rendez-vous compte : tout le monde «sait» que le peuple juif a été exilé mais personne n’a fait de recherche, ou n’a en tout cas pas écrit un livre pour faire savoir si c’est vrai ou non.
Avec mes recherches, j’ai découvert que c’est dans le patrimoine spirituel chrétien, au IIIe siècle, que le mythe du déracinement et de l’expulsion a été entretenu, avant d’infiltrer plus tard la tradition juive. Et que le judaïsme n’adopte cette notion d’exil permanent.

Sur ce point, vous évoquez dans votre ouvrage la notion de « mémoire greffée ».

« Greffée » est un mot un peu fort. Mais vous savez, si vous et moi n’étions pas allés à l’école, nous ne connaîtrions pas l’existence de Louis XVI. Pour parler de la Révolution française, cette mémoire des noms de Danton et de Robespierre, vous ne l’avez pas reçue spontanément mais dans une structure, à l’école, dans le cadre d’un savoir que quelqu’un a créé et organisé pour vous le transmettre. Quelqu’un a décidé que vous deviez connaître x et pas y. Je ne trouve pas cela forcément critiquable. Chaque mémoire collective est une mémoire greffée, dans le sens où quelqu’un a décidé de la transmettre à d’autres.
Je ne parle pas ici de conspiration mais c’est cela l’éducation moderne. C’est-à-dire que ce n’est pas quelque chose qui coule de père en fils. La mémoire greffée, c’est la mémoire que l’éducation nationale a décidé que vous deviez recevoir.
Si vous aviez vécu en France dans les années 50, en tant qu’écolier, que lycéen, vous auriez su très peu de chose sur la Shoah. En revanche, dans les années 90, chaque lycéen a une notion de ce qu’est la Shoah. Mémoire greffée n’implique donc pas qu’il s’agisse nécessairement d’un mensonge.

Vous dites néanmoins que les autorités israéliennes ont « greffé » une mémoire pour justifier l’existence d’Israël.

Il faut comprendre que transmettre une mémoire, créer une mémoire, ou façonner une mémoire, une conscience du passé, cela a pour finalité d’être instrumentalisé, dans le sens où cela doit servir un intérêt, particulier ou collectif. Chaque mémoire collective, étatique, nationale, est instrumentalisée. Même la mémoire personnelle, qui est certes beaucoup plus spontanée et qui ne peut pas être dominée aussi facilement, est instrumentalisée : vous faites une bêtise, cela rentre dans votre expérience, et vous ne refaites pas la même.
Toute mémoire nationale est instrumentalisée. Car sinon, pourquoi la mémoriserait-on ?
Le point central des mémoires nationales, c’est qu’elles sont instrumentalisées pour servir la nation. En tant qu’historien, je pense que la nation est une invention très moderne. Je ne crois pas qu’il y a 500 ans, il y avait une nation française. Et il n’y avait pas de nation juive. Donc je crois que ceux qui ont voulu façonner une nation juive israélienne ont commencé par réfléchir sur ce passé, en l’instrumentalisant pour faire émerger une dimension de continuité.
Dans le cas du sionisme, il fallait s’investir lourdement car il fallait acquérir une terre qui ne nous appartenait pas. Il fallait une histoire forte, une légitimité historique. Mais au final, cela demeure absurde.
Il y a dix ans, je n’avais pas ces idées, ce savoir que j’ai mis dans ce livre. Mais comme citoyen israélien je trouvais déjà fou que quelqu’un qui était sur une terre il y a deux mille ans puisse pré- tendre avoir des droits historiques sur cette même terre. Ou alors il faudrait faire sortir tous les Blancs des Etats-Unis, faire rentrer les Arabes en Espagne, etc. Je ne pensais pas que j’eusse, moi, juif israélien, un droit historique sur la terre de Palestine. Après tout, pourquoi deux mille ans oui et mille non ?
Mais je pensais cependant que j’appartenais à ce peuple, parti il y a deux mille ans, qui a erré, erré... qui est arrivé à Moscou, a fait demi-tour et est rentré chez lui. En faisant ce livre, je me suis rendu compte que cela aussi, c’était un mythe, qui est devenu une légende.
D’un point de vue politique cependant, ce livre n’est pas très radical. Je n’essaie pas de détruire l’Etat d’Israël. J’affirme que la légitimité idéologique et historique sur laquelle se fonde aujourd’hui l’existence d’Israël est fausse.

Vous citez néanmoins Arthur Kœstler, qui disait à propos de son ouvrage La Treizième Tribu : « Je n’ignore pas qu’on pourrait l’interpréter [le livre] avec malveillance comme une négation du droit à l’existence de l’Etat d’Israël . » Cette remarque ne s’applique-t-elle pas à votre livre ?

Certes. Vous savez, j’essaie d’être un historien mais je suis aussi un citoyen, et un homme qui pense politiquement. D’un point de vue historique, je vous dis aussi : non, il n’y a pas de droit historique des juifs sur la terre de Palestine, qu’ils soient de Jérusalem ou d’ailleurs.
Mais je dis aussi, d’un point de vue plus politique : vous ne pouvez réparer une tragédie en créant une autre tragédie. Nier l’existence d’Israël, cela veut dire préparer une nouvelle tragédie pour les juifs israéliens. Il y a des processus historiques que l’on ne peut pas changer.
On ne peut donc pas éliminer Israël par la force mais on peut changer Israël. Une chose est importante : pour donner la chance à Israël d’exister, la condition est double : réparer, dans la mesure du possible, la tragédie palestinienne. Et créer en Israël un Etat démocratique. Le minimum pour définir un Etat démocratique est de dire qu’il appartient à l’ensemble de ses citoyens. C’est la base : on ne dira jamais par exemple que l’Etat français appartient uniquement aux catholiques.
L’Etat d’Israël se définit pourtant comme l’Etat du peuple juif. Pour vous donner un exemple, ça veut dire que l’Etat d’Israël appartient davantage à Alain Finkielkraut, citoyen français, qu’à un collègue qui travaille avec moi à l’université de Tel-Aviv, qui est originaire de Nazareth, qui est citoyen israélien mais qui est arabe. Lui ne peut pas se définir comme juif, donc l’Etat d’Israël ne lui appartient pas. Mais il est israélien, point. Il ne devrait pas être contraint de chanter un hymne national qui contient les paroles « Nous les juifs » . La vérité, c’est qu’il n’a pas d’Etat.
On doit davantage parler de ce problème de démocratie, pour espérer conserver l’Etat Israël. Pas parce qu’il serait éternel, mais parce qu’il existe, même s’il existe mal. Cette existence crée de facto le droit des juifs israéliens de vivre là-bas. Mais pas d’être raciste, et ségrégationniste : cet Etat n’a pas le droit d’exister comme ça.
D’un autre côté, je demande à tout le monde, aux pays arabes et aux Palestiniens de reconnaître l’Etat d’Israël. Mais seulement l’Etat des Israéliens, pas l’Etat des juifs !
Les tragédies d’hier ne vous donnent pas le droit d’opprimer un peuple aujourd’hui. Je crois que la Shoah, les pogroms, que tout ce qu’ont subi les juifs au XXe siècle nous donne droit à une exception : que l’Etat d’Israël demeure, et continue à offrir un refuge pour les juifs qui sont pourchassés à cause de leurs origines ou de leur foi. Mais dans le même temps, Israël doit devenir l’Etat de ses citoyens. Et pas celui d’Alain Finkielkraut, qui demeure toutefois le bienvenu s’il se sent menacé, bien sûr.

Dans la suite de la citation d’Arthur Kœstler que vous proposez, celui-ci justifie l’existence de l’Etat d’Israël en ces termes : «Mais ce droit n’est pas fondé sur les origines hypothétiques des juifs ni sur l’alliance mythologique entre Abraham et Dieu ; il est fondé sur la législation internationale, et précisément sur la décision prise par les Nations unies en 1947. » ?
Ce que vous dites, vous, c’est qu’en 1947, l’ONU s’est trompée ?

Pas exactement. Peut-être le partage des terres était-il injuste : il y avait 1,3 million de Palestiniens et 600.000 juifs, et pourtant on a fait moitié-moitié. Plus juste aurait été pour vous donner un exemple, et élargir nos horizons, de créer un Etat juif... aux Sudètes. En 1945, les Tchèques ont chassé 3 millions d’Allemands des Sudètes, qui sont restées « vides » quelques mois. Le plus juste aurait été de donner les Sudètes à tous les réfugiés juifs en Europe. Pourquoi aller ennuyer une population qui n’avait rien à voir avec la tragédie juive ? Les Palestiniens n’étaient pas coupables de ce que les Européens avaient fait. Si quelqu’un avait dû payer le prix de la tragédie, ça aurait dû être les Européens, et évidemment les Allemands. Mais pas les Palestiniens.
En outre, il faut bien voir qu’en 1947, ceux qui ont voté pour la création de l’Etat juif n’ont pas pensé que la définition pour y être accepté serait aussi exclusive, c’est-à-dire nécessairement avoir une mère juive. On était au lendemain de la Shoah, l’idée était simplement d’offrir un refuge.

Dans votre livre, vous posez la question suivante : « Les juifs seraient-ils unis et distingués par les “liens” de sang ? », avant d’en conclure que « Hitler, écrasé militairement en 1945, aurait en fin de compte remporté la victoire au plan conceptuel et mental dans l’Etat “juif”? » Qu’avez-vous essayé de démontrer ?

Vous savez, la majorité des Israéliens croient que, génétiquement, ils sont de la même origine. C’est absolument incroyable. C’est une victoire de Hitler. Lui a cherché au niveau du sang. Nous, nous parlons de gènes. Mais c’est pareil. C’est un cauchemar pour moi de vivre dans une société qui se définit, du point de vue de l’identité nationale, sur des bases biologiques. Hitler a gagné dans le sens où c’est lui qui a insufflé la croyance que les juifs sont une race, un « peuple-race». Et trop de gens en Israël, trop de juifs, ici, à Paris, croient vraiment que les juifs sont un « peuple-race ». Il n’y a donc pas seulement les antisémites, il y a aussi ces juifs qui eux-mêmes se considèrent comme une race à part.
Dans mon livre, une chose importante que j’ai essayé de montrer est que, du point de vue historique, je dis bien historique, car je ne m’occupe pas ici de religion, les juifs ne sont pas des juifs. Ce sont des Berbères, des Arabes, des Français, des Gaulois, etc. J’ai essayé de montrer que cette vision essentialiste, profonde, que les sionistes partagent avec les antisémites, cette pensée qu’il y a une origine spéciale pour les juifs, cette pensée est fausse. Il y a au contraire une richesse extraordinaire, une diversité d’origines fabuleuse. J’ai essayé de montrer ça avec des matériaux historiques. Sur ce point, la politique a nourri mes recherches, de même que la recherche a nourri ma position politique.

Un de vos chapitres évoque à ce propos l’énigme que constituent pour vous les juifs d’Europe de l’Est.

Au début du XXe siècle, 80% des juifs dans le monde résidaient en Europe de l’Est. D’où viennent-ils ? Comment expliquer cette présence massive de juifs croyants en Europe de l’Est ? On ne peut pas expliquer cela par l’émigration de Palestine, ni de Rome, ni même d’Allemagne. Les premiers signes de l’existence des juifs en Europe datent du XIIIe siècle. Et justement, un peu avant, au XIIe siècle, le grand royaume de Khazar (judaïsé entre le VIIIe et le IXe siècle) a complètement disparu. Avec les grandes conquêtes mongoles, il est probable qu’une grande partie de cette population judaïsée a dû s’exiler. C’est un début d’explication.
L’histoire officielle sioniste affirme qu’ils ont émigré d’Allemagne. Mais en Allemagne, au XIIIe siècle, il y avait très peu de juifs. Comment se fait-il alors que, dès le XVIIe siècle, un demi-million de juifs résident en Europe de l’Est ? À partir de travaux historiques et linguistiques, j’ai essayé de montrer que l’origine des juifs d’Europe de l’Est n’est pas seulement due à une poussée démographique, comme on le dit aussi. Leur origine est khazar mais aussi slave. Car ce royaume de Khazar a dominé beaucoup de peuples slaves, et, à certaines époques, a adopté le yiddish, qui était la langue de la bourgeoisie germanique qui a existé en Lituanie, en Pologne, etc.
On en revient à la thèse de base de mon livre, un élément que j’ai essayé de démontrer, avec succès je pense : c’est qu’entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIIe siècle apr. J.-C., le monothéisme juif était la première religion prosélyte. C’était quelque chose de parfaitement connu, notamment des spécialistes des religions de la fin du XIXe siècle, comme Ernest Renan.
À partir de la seconde partie du XXe siècle pourtant, on a tout « bloqué ». On croit tout d’un coup que le judaïsme a toujours été une religion fermée, comme une secte qui repousserait le converti. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas juste du point de vue historique.

Zeev Sternhell, dans son livre célèbre Aux origines d’Israël , considère que le sionisme a évacué la dimension socialiste pour se résumer à une révolution nationale. Etes-vous d’accord avec lui ?

Le sionisme, c’est un mouvement national. Je ne dis pas que c’est bien, ou pas bien, car je ne suis pas anti-national. Ce n’est pas la nation qui a créé le sionisme, c’est l’inverse. Définir cela comme une révolution fonctionne du point de vue des individus, mais ne m’intéresse pas beaucoup. Parce que je me demande ce qu’est une révolution. De plus, parler de révolution nationale en France, c’est un peu compliqué car ces termes étaient employés en 1940 pour désigner un phénomène historique pas très sympathique.
Quant à opposer révolution nationale et révolution socialiste au sein du sionisme, je ne crois pas que cela soit juste. Dès le début, le socialisme était un instrument très important pour réaliser le but national. Donc, ce n’est pas quelque chose qui, soudain, n’aurait plus fonctionné. Dès le début, l’idée de communautarisme, l’idée des kibboutz, a servi à une colonisation. C’est-à-dire que, dès le début, l’égalité n’était pas entre tous les êtres humains, l’égalité était seulement entre les juifs, qui colonisent une terre.
L’idée nationale, dans la modernité, a toujours dû être liée à une autre idée. En l’occurrence, pour le XXe siècle, la démocratie ou le socialisme. Tout le monde s’est servi des idées égalitaristes socio-économiques pour bâtir une nation. Le sionisme n’est pas exceptionnel en cela. On peut citer l’exemple du FLN algérien et de beaucoup d’autres mouvements du tiers-monde.
Le sionisme est exceptionnel uniquement parce que, pour se réaliser, il doit coloniser une terre.
Ne me faites cependant pas dire que je suis antisioniste. Parce qu’aujourd’hui, quand quelqu’un se dit antisioniste, tout le monde pense qu’il est contre l’existence de l’Etat d’Israël. De ce point de vue, mon livre est certes radical dans la démarche historiographique, mais pas tellement dans son aspect politique, parce que j’exige la reconnaissance d’Israël par les Etats arabes. Mais, encore une fois, comme l’Etat des Israéliens, de tous les Israéliens.

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vendredi 3 janvier 2014