jeudi 28 novembre 2013

Moment perdu


On ne devrait jamais montrer le visage des écrivains, même si c’est souvent un argument marketing. La photographie de Nelly Alard, en bandeau de son dernier ouvrage Moment d’un couple, montre une jolie femme à l’air plutôt sympathique. Elle a la quarantaine, c’est son deuxième roman et elle vient d’être récompensée par le prix Interallié.
C’est ma voisine qui m’a prêté ce livre. Elle et son compagnon venaient de le terminer et si elle avait dit : « C’est une histoire qui nous concerne tous, que nous avons tous vécue un jour au l’autre », il avait simplement ouvert la bouche en un gros rond et levé les yeux au ciel comme il le fait pour exprimer de l’enthousiasme. Le problème c’est que chez eux, on ne dit jamais de mal de son voisin.

En général, les analyses des mécaniques du couple ne m’intéressent pas, justement parce que, l’âge venant, on a déjà occupé tous les rôles : on a déjà quitté, été quitté, on a déjà trahi ou été trahi. Les pensées qui nous traversent sont toujours les mêmes, les conclusions que l’on en tire aussi : les hommes sont menteurs, inconstants, faux… toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, etc.

Dans cette histoire, Juliette est mariée à Olivier qui s’éprend de Victoire. Juliette est ingénieur informatique, Olivier journaliste et Victoire est une personnalité du parti socialiste. A moyen terme, un brillant avenir politique l’attend. Juliette et Olivier sont de jeunes parents, ils vivent à Paris, ce sont ce que l’on appelle des bobos.
Juliette est au parc avec ses enfants et une copine, lorsqu’Olivier l’appelle et lui annonce qu’il a une liaison depuis trois semaines et que s’il lui avoue là, c’est parce que la dulcinée fait une crise d’épilepsie (qui s’avérera être une simple crise de nerfs) et qu’il rentrera tard car il doit absolument la rejoindre pour l’aider. Il est envahi par la panique et, la pression étant trop lourde, il n’a d’autre choix que demander à sa femme de partager avec lui le poids de son mensonge. Les personnages sont en place pour nous introduire dans une série d’échanges à trois où Juliette reste digne, où Olivier est inconséquent et Victoire arrogante et hystérique. Comme toujours.

J’ai lu les 376 pages. Pourtant dès le premier chapitre, j’avais la certitude de me trouver dans un mauvais roman. Outre l’indigence du style, la profusion de lieux communs, les ornements féministes et les techniques de surface, le roman n’a rien à dire. J’aurais eu envie de l’intituler Juliette, 40 ans, rien que du malheur, tellement la pauvrette fut soumise en sa jeunesse aux plus pénibles des épreuves (avortement, viol, agression sexuelle). Pourtant, si on compatit, on ne peut que s’interroger sur l’intérêt d’évoquer ces incidents puisqu’ils n’apportent rien ni à l’intrigue ni au personnage, il n’en est d’ailleurs jamais question dans les relations qu’elle a avec les hommes. Pourtant, ce n’est pas rien.

Après avoir tourné la dernière page, j’ai cherché à savoir si d’autres que moi partageaient ce point de vue, si j’étais passée à côté de l’essentiel, si je n’exagérais pas un peu. Ce livre a reçu un prix littéraire quand même…
Or, le style n’est pas ce qui intéresse les gens. Sur Internet, on apprend que Victoire serait le pseudonyme donné à (un personnage réel ou ayant existé®) une ministre du gouvernement actuel, et que ce roman serait une sorte de règlement de comptes entre bonnes femmes. Mais pas n’importe lesquelles.
On dit aussi que les jurés du prix Interallié seraient connus pour leur machisme et que la remise du prix à une femme est historique… Pourtant qu’y a-t-il de plus machiste que de gratifier une cuterie ?
J’aurais préféré ne jamais voir le visage de Nelly Alard. Elle me fait de la peine.


20 commentaires:

  1. C'est amusant, je viens d'entamer "les affinités électives" de Goethe et dans le domaine de la dissection des sentiments et des passions humaines, je crains qu'on ait jamais fait mieux. Vous avez quand même tenu les 376 pages, chère V., merci de nous permettre d'éviter ce calvaire. :)

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    1. Ah! chère Corinne... Restez chez Goethe ! Par curiosité, ouvrez quand même une page au hasard en faisant vos courses (sûr qu'il est en tête de gondole au rayon culture de votre supermarché) et vous serez j'en suis sûre aussi affligée que moi.

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  2. Vous posez la bonne question, me semble-t-il chère V :
    Pourquoi un prix littéraire a un tel navet ?

    N’y avait-t-il pas le moindre roman de meilleure facture stylistique, ou d’intrigue moins mièvre qui aurait pu espérer les suffrages ? Ces prix si lestement décernés sont-ils pour l’essentiel le résultat de petits arrangements entre amis ?

    Je n’ai pas le moindre début de réponse… Mais cela fait longtemps que la saison des prix me laisse indifférent… (Et puis j’ai trop de retard dans la lecture de ‘classiques’ pour m’arrêter aux effluves de la dernière mode – le temps fait d’ailleurs assez vite le tri des dernières parutions…)

    Ps :
    Dans un tout autre domaine, parlant de navet intégral, hier soir sommes allé à une nocturne au Pba de Lille consacrée à l’exposition Jan Fabre…

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    1. Probablement cher Axel. J'apprends que le jury de l'Interallié est un meeting de journaleux, des potes de la dame donc.
      Quant à l'expo dont vous parlez, je viens de regarder une vidéo de présentation... Dites-nous en quoi il s'agit d'un navet intégral, ça m'intéresse.

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    2. Pour tenter de faire court…
      Disons qu’une fois pénétré dans l’atrium où étaient exposées les œuvres, à la vue de ces immenses compositions verdâtres et sans âmes, mon premier réflexe fut un saisissement. Non pas de stupeur admirative mais de perplexité ; entre envie de m’esclaffer ou de tourner les talons.

      Fort heureusement, il y avait les étudiant de science Po (organisateurs de la nocturne) pour nous expliciter un peu tout ça.

      Côté originalité, disons que ces tableaux gigantesques sont constitués uniquement d’élytres de scarabées (provenance d’élevages quasi industriels en Asie) – mais en ce genre d’exposition il convient de toujours se singulariser !
      Ajoutons que le Sieur Fabre met à peine la main à a la patte, puisque ce travail de titan (coller des milliers d’élytres) est confié à une équipe de 29 « collaborateurs » du maître (on pourra toujours dire ici qu’il ravive la tradition médiévale de l’atelier ; mon esprit mal tourné y vois plutôt une entreprise commerciale bien rôdée).

      Au niveau du concept :
      L’objectif affiché de l’artiste est une dénonciation du colonialisme belge au Congo – de quoi susciter l’adhésion inconditionnelle des masses ; une approbation qui ne peut que justifier les œuvres (la critique serait ici malvenue, voire suspecte).

      Au niveau des œuvres en elles-mêmes :
      Pour faire spirituel - ou érudit -, rien de mieux que de mettre dans chaque tableau un détail tiré du Jardin des délices de Boch ; outre en imposer au niveau culturel, cela fait un petit jeu de piste amusant - et permettra ensuite de pérorer doctement sur la profondeur de la démarche…
      Pour le reste, une symbolique bien lourdingue, par exemple : une esclave qui ouvre la bouche devant une sorte d’énorme thermos plantée dans un coin du tableau et sensé représenter le phallus d’un colonisateur ; ou encore des memento mori disséminés un peu partout (des fois que l’on aurait pas compris que la colonisation c’est le mal) ; cette autre ‘œuvre’ aussi, où il est noté en grand « Cote d’or » du nom de la firme exploiteuse de cacao que l’on sait. Que dire de « La bataille du rail» ? car personne évidemment n’imagine un instant que ces tringles du progrès - porteuses de civilisation - aient pu se construire avec du sang d’esclave.
      Etc.

      Passons sur cette cervelle ailée, œuvre intitulée doctement « cerveau à ailes d’anges », ces scarabées moulés en doré (symbole de vie) transportant sur leur dos des crucifix ou des crosses d’évêques (le but ici est de mêler la tradition égyptienne au catholicisme - syncrétisme baveux, ou réminiscence new age, je ne sais - destiné à confondre d’admiration le pécore). On trouvera aussi une épée dont la lame porte inscrit en flamand quelque chose comme (je ne sais plus avec précision) « Epée du désespoir ». Tout un symbole. J’en oublierai presque cette autre cervelle, d’où sort un petit arbre (l’œuvre est évidemment appelée « l’arbre de la connaissance »…

      Au final, deux tableaux sortent pour moi de la médiocrité générale de cet accrochage. Est-ce un hasard s’ils s’agit des œuvres ou apparaissent des oiseaux ? J’opterai plutôt pour un attachement à une certaine forme d’esthétique dont, horreur, je n’arrive pas me défaire en matière d’art…
      La première de ces œuvres est celle ayant servi d’affiche à l’exposition. Quant à la seconde, elle montre en bonne place un pic, une huppe et un martin pêcheur…
      J’ajouterai enfin que les images des ces tableaux que j’ai pu trouver ici ou là sur Internet, rendent d’un bien meilleur effet que lorsqu’on s’y trouve directement confronté. La raison m’en échappe.

      Voilà.
      J’avais pensé donner dans la brièveté, mais me suis laissé emporté par mon élan…
      Mais je me dis, du haut de ma flemmardise, que je pourrai adapter ce texte pour en tirer un bref billet dont le titre pourrait bien être : « Pourquoi je n’ai pas aimé l’exposition Jan Fabre, Hommage à Jérôme Bosch au Congo ».

      Très bon début de week-end.

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    3. Merci pour ces informations cher Axel. J'ai bien ri. Nous attendons donc votre billet, augmenté d'autres impressions à réaction.

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  3. " … ce sont ce que l’on appelle des bobos" pour qui, comme pour Hegel, la lecture de Télérama est une sorte de prière du matin! ;-)
    La lecture de votre sagace billet conforte l’opinion que les vrais lecteurs ont des prix (des "zones de non-talent").
    Lorgnon bas,

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    1. Méfions-nous donc du bandeau rouge !

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  4. Chère,

    L'Interallié n'a jamais récompensé ni le style d'un auteur ni l'intérêt littéraire d'un ouvrage. C'est un prix à la traîne du Goncourt et du Renaudot — lesquels, parfois, consacrent des ouvrages assez médiocres, comme en témoigne le Goncourt de l'an passé.

    Si vous voulez vous consoler de cette mauvaise pioche, précipitez-vous sur le délectable Mes Prix littéraires de Thomas Bernhard. Féroce et drôle.

    Le baisemain,

    Frédéric

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    1. J'ai lu ce Thomas Bernhard, cher Frédéric, et l'ai trouvé comme vous dites : féroce et très très drôle. Pour me remettre du nanard d'Alard, j'ai repris le dernier Lamalattie, autrement plus fin et stylé. Il n'aura probablement aucun prix.

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    2. Lamalattie devient un auteur apprécié, à juste titre, des happy few . Un prix le ratatinerait.

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  5. Je viens de lire TOUT Lamalattie: immensément drôle et méchant (certes, nettement plus fin et stylé que Houellebecq par exemple). Oui, très très loin de la zone de non-talent et c'est tant mieux!

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    1. TOUT Lamalattie cher Monsieur du Lorgnon !! Mais il n'a écrit que deux livres pour le moment !!

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  6. Non, 3 avec les "Portraits". Je dis TOUT car ces 3 livres forment un ensemble qui puise son inspiration dans les 121 portraits avec inscriptions, sortes de vignettes CV, un genre très particulier, très original. Bref, Pierre Lamalattie est vraiment talentueux.

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    1. You're right ! Les portraits ne doivent pas être oubliés.

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  7. le chêne lecteur29 novembre 2013 à 19:42

    Puisque nous en sommes à parler de Thomas Bernhard, cette compilation devrait vous réjouir, chère V...

    "L’art autrichien contemporain est si médiocre qu’il ne mérite même pas notre honte, a dit Reger. Depuis des décennies, les artistes autrichiens ne produisent plus que de la merde kitsch qui en vérité, si cela ne dépendait que de moi, serait jetée aux ordures. Les peintres peignent des merdes, les compositeurs composent des merdes, les écrivains écrivent des merdes, a-t-il dit.

    ...Leurs livres ne sont autres que la merde de deux, ou déjà même de trois générations, qui n’ont jamais appris à écrire parce qu’elles n’ont jamais appris à penser, tous ces écrivains écrivent une merde épigonale totalement dépourvue d’esprit, qui singe la philosophie et le terroir, a dit Reger. Tous ces livres de ces écrivains écœurants, plus ou moins valets de l’état, ne sont rien que des livres plagiés, a dit Reger, chacune de leurs lignes est une ligne volée, chaque mot, un mot pillé. Depuis des décennies, ces gens n écrivent qu’une littérature sans pensée, écrite uniquement par désir de plaire et publiée aussi uniquement par désir de plaire… Ils tapent à leur machine leur insondable bêtise et récoltent pour cette bêtise insondable et insipide, tous les prix possibles et imaginables.

    ... Tous ces gens sont bourrés de subventions et de prix, et à tout moment il y a un docteur honoris causa par-ci et un docteur honoris-causa par-là et une décoration par-ci et une décoration par-là, et à tout moment ils sont assis à côté de tel ministre et peu après, à côté de tel autre.

    ...Je me défends de me désespérer totalement de tout."

    Belle soirée de lecture, chère V. et bonsoir à Corinne.

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  8. Il faut toujours citer Thomas Bernhard quand il s'agit de littérature, chère Virginie — et Cioran quand il s'agit de philosophie. La vérité sort de la plume des bousilleurs.

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  9. Chère V. Je ne l'ai pas lu, ni ne le lirai. Hier soir, tombant sur ce texte de Schopenhauer, j'ai repensé à votre billet. Vous me pardonnerez mon esprit d'escalier... Bien à vous...
    "Les journaux littéraires devraient être la digue opposée au gribouillage sans conscience de notre temps et au déluge de plus en plus envahissant des livres inutiles et mauvais. Grâce à un jugement incorruptible, juste et sévère, ils flagelleraient sans pitié chaque bousillage d’un intrus, chaque griffonnage à l’aide duquel le cerveau vide veut venir au secours de la bourse vide, c’est-à-dire au moins les neuf dixièmes des livres, et se mettraient ainsi en travers de l’écrivaillerie et de la filouterie, au lieu de les favoriser par leur infâme tolérance, qui pactise avec l’auteur et l’éditeur, pour voler au public son temps et son argent. En règle générale, les écrivains sont des professeurs ou des littérateurs qui, gagnant peu et étant mal payés, écrivent par besoin d’argent. Or, poursuivant un but commun, ils ont un intérêt commun à s’unir, à se soutenir réciproquement, et chacun chante à l’autre la même chanson. C’est la source de tous les comptes rendus élogieux de mauvais livres qui remplissent les journaux littéraires."

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