lundi 18 novembre 2013

La gravité sans la pesanteur


L’affaire pourrait se dérouler sur un voilier au milieu de l’océan, dans un désert cerné de dunes, dans un refuge de montagne verrouillé par les congères, mais c’est dans l’espace que se passe « Gravity ».  L’espace c’est le ciel, c’est là où l’on va quand on meurt. En tout cas, c’est ce que l’on raconte aux petits enfants.
Dans « Gravity », le dernier film d’Alfonso Cuarón, il n’y a d’abord que quatre personnages : deux astronautes, une voix provenant de la Terre et la Terre, que l’on aperçoit, omniprésente en arrière-plan, énorme, bleue, dorée, d’une beauté sidérante, incroyablement familière et rassurante.

Dans les premières images, les astronautes évoluent dans un silence parfait autour de leur navette spatiale. Ryan Stone jouée par Sandra Bullock s’occupe de réparer une panne tandis que Matt Kowalsky (George Clooney) fait des cabrioles autour de la navette dans son costume motorisé en écoutant de la country. C’est le dernier vol de Kowalsky et il est en pleine régression infantile.
Le vrai personnage principal de ce film est tenu par la Terre et par Stone, il est bicéphale. Le rôle de Kowalsky est secondaire –  mais déterminant comme souvent les seconds rôles –  et l’on peut s’étonner que George Clooney soit toujours, même quand il boit du café, le second rôle. Là encore, George laisse la part belle à l’autre. Il connaît l’histoire de Stone – sa fille est morte à l’âge de 4 ans en chutant dans la cour de l’école –, c’est son dernier vol avant la retraite et la joie manifeste qu’il ressent à voltiger dans l’espace semble sans commune mesure avec la plus exquise des joies terrestres.

C’est donc dans ce silence aquatique que tout bascule. La voix venant de la Terre,  Houston – qui rappelle celle de Hal dans « 2001 Odyssée de l’espace » –, annonce qu’une explosion a eu lieu sur une autre station et que des débris se dirigent vers eux avec force et nombre. Leur navette est percutée par les débris, leurs co-équipiers restés à l’intérieur meurent asphyxiés et gelés, le contact avec la Terre est rompu, l’épave est disloquée et commence à dériver… Restent Stone et Kowalsky, tout estourbis dans l’immensité de l’univers, qui tournent accrochés à des morceaux d’épave et nous entrainent avec eux. Puis Kowalsky se détache du cordon qui le relie à Stone et disparait dans la nuit noire, laissant Stone seule, mais avec un espoir de survie.

Passant d’une station orbitale à une autre pour tenter de rejoindre la terre ferme, Stone est envahie par le désespoir, tout en luttant sans cesse, malgré tout. A chacun de ses échouages sur les plateformes russe ou chinoise, elle découvre des vaisseaux fantômes abandonnés à leur mou flottement, dans lesquels les vestiges de l’expérience spatiale continuent de divaguer. On y voit des outils, des objets du quotidien, des petits jouets fétiches qui se déplacent avec lenteur dans un désordre absolu, avec en particulier quantité de crayons dont on croirait qu’ils ont été laissés là pour écrire une histoire.

Quand Stone se croit perdue à l’intérieur du module où elle est en train de mourir gelée, Kowalsky réapparait brusquement comme franchissant les portes d’un saloon – Kowalsky/Clooney est un rêve pour femmes finissantes – et on finit par comprendre qu’elle délire et que ses neurotransmetteurs activent un ultime plan sol-air. Elle sort de sa torpeur : elle est seule dans le module. Cherchant un contact radio, elle entend l’aboiement d’un chien puis les pleurs d’un bébé.  Elle se met à aboyer puis, chevauchant un extincteur, elle s’expulse du module pour rejoindre une dernière station, puis la Terre.

Cette fiction invraisemblable est aussi irrationnelle que les désordres de la pensée après un choc traumatisant. En entrant dans la salle de cinéma, il est préférable de se préparer à ne rien trouver d’autre que le récit d’une épopée intérieure dont il appartient au spectateur de décider de la fin – selon sa propre histoire ? –.  Quand Stone plonge finalement dans un lac, remonte à la surface, nage jusqu’à la berge, enfonce ses doigts dans la terre puis se redresse comme après un long coma, que sait-on du réel ou du délire ? Est-on sûr qu'elle a survécu ?
Il est possible de regarder « Gravity » comme un spectacle époustouflant. Il est possible aussi de le suivre comme le parcours accidenté d’un individu cassé par les épreuves et ressuscité par le désir de vivre.




6 commentaires:

  1. Votre billet est vraiment parfait. C'est un exercice de haut vol comme vous les pratiquez régulièrement. Ce qu'on aime par dessus tout : votre absolue rigueur et l'absence totale d'ego. Décidément vous faites partie des très rares, chère Véronique.

    Merci.

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    1. Gosh! vous êtes fort aimable cher Nua9e, même si vous exagérez un peu.
      Merci de votre passage.

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    1. Avis à tous : lire aussi votre billet sur le sujet.

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  3. L'apesanteur vous va bien chère V. ;)

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    1. Enfin vous voilà de retour ma chère ! Bien heureuse de vous retrouver ici.

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