vendredi 9 août 2013

Processus de désintégration


Elle s'était assise à côté de moi et me parlait sans me regarder. Son profil n’était pas vilain car son nez, légèrement busqué, s’avançait orgueilleusement au milieu de joues plates à l’aspect velouté. Cependant, l’arête arrondie, les narines un peu épaisses, lui refusaient l’accès à la catégorie des aristocrates. Elle manquait naturellement de classe.

Ses cils étaient d’une longueur exagérée par les fards et ses sourcils, lourdement poudrés, ressemblaient à ceux d’un acteur du théâtre Nô, je veux dire par là qu’ils étaient accentués par un épais tracé qui aggravait son air furieux. Ses iris étaient aussi noirs que ses pupilles et, étrangement, son regard paraissait à la fois vide et cruel. Une frange de cheveux décolorés en un blond vénitien balayait le haut de son visage et, aux frisures nichées au-dessus de ses oreilles, on pouvait naturellement deviner le temps infini qu’elle avait passé à la lisser. Quant au reste de sa chevelure, elle l’avait enfermé dans un chignon assez serré pour que rien ne vienne distraire son organisation.
Ce jour-là, elle avait peint sa bouche en rose et, quand elle souriait, émergeaient ses dents blanches dont les canines, qui chevauchaient ses incisives, déformaient sa lèvre supérieure. Une lueur métallique éclairait alors la surface de sa cornée et confirmait l’absence de la plus infime trace de sincérité. Son menton, légèrement fuyant, s’enfonçait vers un cou sans grâce à la surface duquel on distinguait un duvet qui donnait de l’épaisseur à la peau.
Sur ses genoux étaient posées ses mains à l’extrémité desquelles de faux ongles taillés carré et vernis d’un rose assorti à celui de sa bouche formaient d’étranges capsules qu’elle agitait comme dix petites cuillères à sirop pour la gorge.
Elle portait une jupe droite un peu serrée pour elle qui marquait la largeur de ses hanches et, par la fente d’aisance étirée par l’étroitesse de la coupe et par la marche, on apercevait un peu du gras des genoux qui les faisait se toucher. Pour donner de l’élan à sa taille, elle portait des escarpins hauts qui allongeaient ses mollets déjà très fins et cambraient ses lombaires dans un mouvement qui augmentait aussi la forme arquée de ses jambes. Elle portait les caractéristiques de ses origines marocaines, tout en cherchant à les effacer, sans toutefois y parvenir. Elle était une parmi une centaine de mes collègues à avoir appliqué un modèle identifié comme étant occidental, classe et intégré, alors qu’il s’agissait en réalité d’adopter les artifices vendus par des magazines féminins bas de gamme qui la maintiendraient, à son insu, dans sa catégorie sociale.
Pendant les dix minutes que nous avons passées assises là, elle a parlé seule, déblatérant sur tel ou telle, me rappelant que la dernière fois que nous avions travaillé ensemble, il s’était passé ceci ou cela et que selon elle, de toute évidence, je ne l’aimais pas.
En l’écoutant, j’avais observé tout ce qui nous séparait et son discours finissait de me convaincre que la pauvreté de l’extérieur tapissait aussi l’intérieur.
En vingt ans, des transformations probablement irréversibles du monde du travail avaient eu lieu. Il y a encore vingt ans, nous avions de l’estime ou du respect pour nos collègues, aucune place n’était laissée à l’affect. Les conflits, lorsqu’ils surgissaient, se réglaient de manière directe et sans conséquences: pas de cris, pas de larmes, pas de plaintes.
Aujourd’hui, les trentenaires au travail signifiaient bruyamment un besoin d’amour, de relations confortables et rassérénantes, d’une affection mutuelle quasi inconditionnelle comme celle que l’on reçoit de ses parents. Ainsi, ses jeunes salariés semblaient considérer l’entreprise comme la continuité protectrice de la structure familiale. De fait, toute marque de désaccord était désormais perçue comme une atteinte directe à la personne et non au professionnel et, pour assurer une certaine harmonie, toute communication devrait se limiter au temps qu’il fait. Après six ans dans cette entreprise, non seulement j’en arrivais à la conclusion d’être devenue complètement has been, mais je doutais de ma capacité à me faire comprendre de collègues issus d’autres cultures. C’est là, au milieu de ces gens, qu’avait commencé, je crois, ma propre désintégration. Mon exclusion se faisait naturellement et, si je luttais encore, c'était pour choisir l'heure et le jour où elle surviendrait. 

10 commentaires:

  1. Texte prodigieux, maitrise absolue des mots, description d'élite, votre billet glacial de perfection, chère V. me laisse tout remué et béat. Magnifique.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Allons, allons. Juste un peu énervée.

      Supprimer
  2. Pour être à l'écoute de l'autre, de son ressenti, faites un travail sur vous-même. Ne lisez plus, n'écrivez plus. Bridez votre tendance à l'ironie qui censure la fraîche naïveté avec laquelle il faut accueillir la beauté du monde et la richesse de nos différences.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Amen.
      Vos chakras grands ouverts sont des fenêtres sur la ligne d'horizon cher Frédéric. C'est beau, c'est bleu. On dirait du Onfray.

      Supprimer
    2. Avez-vous au moins songé à établir un contrat relationnel hédoniste avec cette femme? Il faut savoir insuffler du plaisir altruiste à tous les niveaux de notre parcours existentiel et miser sur la dimension solaire de l'inter-subjectivité. Un coach nietzschéen de gauche ne serait pas de trop pour vous accompagner dans cette reconquête de votre lâcher-prise.

      Supprimer
    3. On a bien tenté de me perfuser, mais les veines claquent pour un rien. Les molécules sont trop grosses et bien trop nocives.

      Supprimer
  3. Faut-il faire un lien entre votre texte et la privatisation (et les choix stratégiques désastreux depuis 2004)?
    Nonobstant cela vous excellez dans le portrait au couteau (de peintre bien sûr).
    ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, très cher Monsieur du Lorgnon, pas de lien. Juste un symptôme.

      Supprimer
  4. Ma très chère V

    Au delà de ta belle maîtrise de la langue, je perçois une nostalgie surprenante pour le passé...

    "Il y a encore vingt ans, nous avions de l’estime ou du respect pour nos collègues, aucune place n’était laissée à l’affect. Les conflits, lorsqu’ils surgissaient, se réglaient de manière directe et sans conséquences: pas de cris, pas de larmes, pas de plaintes."

    Ah bon?
    Il me semble qu'il y a toujours eu de la place pour l'affect, surtout dans un milieu de travail où les personnes se côtoient quotidiennement: les conflits de travail, comme les autres, impliquent forcément des émotions. Si les cris, les larmes et les plaintes n'étaient pas partagés en public dans ton lieu de travail il y a 20 ans, ils n'en avaient assurément pas moins lieu: soit derrière ton dos si tu ne les as pas entendus, soit tu les as oubliés.

    Bien que je ne vive pas au même endroit que toi j'observe avec intérêt tes réflexions. Et je ne suis pas sûre que ton sentiment d'exclusion ce soit la faute "d’autres cultures". Peut-être qu'aujourd'hui les plus jeunes ont envie de relations plus amicales que hiérarchiques? Et qu'est-ce que ça nous dit sur notre société? Et sur nous, qui sommes maintenant les "vieux cons" de service?

    Evidemment je comprends que ça devienne plus difficile de faire un boulot de cadre quand les attentes des employés ne correspondent pas à la formation et aux compétences qu'on a mis des années à développer. Et pourtant, comme l'un des commentaires précédents le souligne, il me semble que l'essentiel est ailleurs.

    "...me rappelant que la dernière fois que nous avions travaillé ensemble, il s’était passé ceci ou cela et que selon elle, de toute évidence, je ne l’aimais pas." Il me semble que ce portrait plutôt cruel lui donne raison.

    Derrière ta prose élégante et ton analyse mordante je lis beaucoup de malaise. Pourquoi ne pas explorer ça? Ce serait tellement plus intéressant. Je crois.

    Affectueusement, MP

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ma chère Marie, que c'est bon de te trouver là et de lire tes remarques de fille de la belle province. A défaut de se retrouver sur cette "opinion", je constate tes qualités de lectrice, ce qui n'est pas si fréquent. Bienvenue ici chère amie.

      Supprimer