mardi 18 juin 2013

Comme un papillon épinglé


Je m'installai en face d'elle et je la regardai en me demandant tout ce qu'on doit se demander quand on aperçoit une femme inconnue qui vous intéresse : sa condition, son âge, son caractère. Puis on devine, par ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas. On sonde avec l'oeil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise ; on tâche de découvrir la cheville ; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l'oreille qui indique l'origine mieux qu'un extrait de naissance toujours contestable. On s'efforce de l'entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son coeur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d'une âme, l'accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l'organe qui l'exprime.  
Donc j'observais attentivement ma voisine, cherchant les signes, analysant ses gestes, attendant des révélations de toutes ses attitudes. Elle ouvrit un petit sac et tira un journal. Je me frottai les mains : "Dis-moi qui tu lis, je te dirai ce que tu penses." 


Guy de Maupassant - Un échec - Nouvelle parue dans le recueil Le rosier de Madame Husson




6 commentaires:

  1. Dis-moi qui tu cites, je te dirai qui tu...
    Lorgnon bas.

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    1. Il y a tellement de perles dans cet ouvrage cher Monsieur du Lorgnon...

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  2. j'ai retrouvé votre "jeune femme au livre" dans un bel ouvrage de Laure Adler & Stefan Bollmann "Les femmes qui lisent sont dangereuses", parmi d'autres peintures et photographies autour de la lecture féminine.
    Bonne soirée,
    Catherine

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    1. J'ai trouvé l'illustration sur le net mais pas son auteur. Si vous avez des précisions, n'hésitez pas. Merci de votre passage Catherine.

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    2. Il s'agit du peintre Alexander Alexandrowitsch Deineka (1899 - 1969)
      Le tableau s'appelle "Jeune femme au livre" peint en 1934 (Saint-Pétersbourg, Musée national russe).
      A bientôt,
      Catherine

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  3. Le chêne lecteur de nuit.26 juin 2013 à 19:54

    La belle a des doigts griffus ou sont-ce des plumes griffonnes ?

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