samedi 22 juin 2013

Damned dawn



Voilà 31 ans qu'on nous assène que la nuit de la Fête de la Musique laisse le champ libre à toutes les inspirations. Le lendemain matin pourtant, en slalomant entre les papiers gras, le verre brisé et les flaques de vomi, on comprend que la fête est surtout celle des loueurs de sonos, des bistrotiers et des vendeurs de panini. 
Ensuite, ne reste plus qu'à rançonner et c'est en horde bottée qu'au carrefour ils attendaient, le feu rouge grillé, l'excès de vitesse et, vu le nombre des motos, le délit de fuite bien plus juteux. A 5h30, c'était la nausée.

mercredi 19 juin 2013

Interlude

Pendant 27 minutes chaque soir de cette semaine, France Culture diffuse un entretien de Michel Rocard avec un journaliste qui, heureusement, ne peut pas en placer une.
A écouter par ce lien . C'est brillant, drôle et rafraichissant. Enfin.
Cité, un ouvrage de Neil Postman qui doit aussi valoir le détour : Se distraire à en mourir dont Michel Rocard fait un éloge soutenu.

mardi 18 juin 2013

Comme un papillon épinglé


Je m'installai en face d'elle et je la regardai en me demandant tout ce qu'on doit se demander quand on aperçoit une femme inconnue qui vous intéresse : sa condition, son âge, son caractère. Puis on devine, par ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas. On sonde avec l'oeil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise ; on tâche de découvrir la cheville ; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l'oreille qui indique l'origine mieux qu'un extrait de naissance toujours contestable. On s'efforce de l'entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son coeur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d'une âme, l'accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l'organe qui l'exprime.  
Donc j'observais attentivement ma voisine, cherchant les signes, analysant ses gestes, attendant des révélations de toutes ses attitudes. Elle ouvrit un petit sac et tira un journal. Je me frottai les mains : "Dis-moi qui tu lis, je te dirai ce que tu penses." 


Guy de Maupassant - Un échec - Nouvelle parue dans le recueil Le rosier de Madame Husson




samedi 15 juin 2013

Bonjour chez vous Numéro 6 !

Devant l'entrée de l'hôpital de Nantes, se trouve un pan de mur incliné et à demi enfoncé dans le bitume, comme violemment tombé du ciel ou englouti après une manifestation tellurique. On pense à une météorite ou à un naufrage. Les deux images se valent.
Un côté du mur serait une façade XVIII° siècle ornée de mascarons tandis que l'autre face pourrait être une décoration intérieure sans cesse renouvelée, un peu comme une cuisine  dont on découvre des couches de papier-peint. A y regarder de près, l'ensemble est totalement artificiel, la pierre est synthétique et les couleurs n'ont pas supporté les vents d'ouest, les tags et la pluie.
En s'accordant une pause, c'est-à-dire en s'accoudant aux barrières amovibles anti-émeutes, on peut observer les peintres à l'oeuvre, triturant la structure pour accoucher d'une fresque où l'on s'amuse à deviner who's who. A droite, on distingue Anne de Bretagne, Henri IV et quelques personnages emperruqués puis, complètement à gauche au milieu de petites gloires locales, les contours d'un visage blond et blanc dont l'expression a disparu par on ne sait quelle malice. S'il n'y avait l'écharpe tricolore seignant son torse, on ne reconnaîtrait pas l'actuel Premier Ministre.
L'histoire chronologiquement racontée va de la droite vers la gauche, écrite à l'envers donc - ou bien dans une autre langue. Etrangement, les personnages les plus saillants de cette épopée ne sont pas les plus éminents de l'Histoire de Nantes, mais les plus populaires depuis 15 ans. Ce sont les "Géants" de Royal de Luxe, machineries spectaculaires bourrées d'inventions étonnantes qu'on a fait défiler dans les rues et qui plaisent au public bien davantage que la mise au bûcher du roi Carnaval.


Je viens de passer dix jours à Nantes. Le centre de la ville est devenu inaccessible aux voitures, les façades sont ravalées, les rues sont élargies, planes et sans caractère et ne bruissent que des bavardages, des sonnettes de vélo et du roulement des trams. Ici, les grandes boutiques de luxe abondent, là, le diocèse restaure les ruines et crée des galeries d'art... une révolution dans cette ancienne ville ouvrière. A tel endroit on a le droit de s'allonger sur les pelouses, à tel autre on peut pique-niquer. Ailleurs non. Un peu comme les marquages au sol qui indiquent où circuler, où s'arrêter, où se garer, les permissions de s'installer ici plutôt que là donnent l'idée de l'étendue des interdits.
Aux alentours, les friches industrielles ont été investies par les promoteurs, on y construit à tour de bras des fantaisies architecturales comme à Bordeaux, Lille ou Lyon. Rien ne distingue Nantes d'une autre ville de province. On fait grand, beau et lisse. 
La muraille peinte - et toutes les autres installations de Royal de Luxe - donne quant à elle l'illusion d'une effervescence culturelle, d'une sorte d'agitation du bulbe légèrement décalée dans cet ordre nouveau. Ils évoluent au milieu de jeunes familles citadines circulant à trottinettes et en poussettes, consensuellement adeptes des vide-greniers, des paniers de l'AMAP et du tri sélectif. Ils animent les nouveaux sites réservés aux loisirs, proposent de nombreux évènements... Disons qu'ils sont les artistes officiels de l'organisation.
Admettons que cette vaste mission d'assainissement global est une réussite car, débarrassé de la source de stress qu'est le choix, le citoyen nantais dit désormais bonjour et l'automobiliste s'arrête pour laisser passer les piétons. C'est probablement avec ce genre de critères que l'on classe les villes où il fait bon vivre, quitte à y perdre un peu d'esprit.