jeudi 2 mai 2013

Reliefs

Il était arrivé en tirant sa valise à roulettes d'une main, tandis que de l'autre il tenait sa canne par le milieu. La crosse en bakélite transparente portait des inclusions ambrées et lui donnait, avant même qu'on ait eu le temps de détailler sa personne, un air de dandy. S'il ne l'avait tendue devant lui, d'abord on aurait vu l'harmonie des couleurs portée par le costume trois pièces beige, la chemise paille, les souliers fauves, le panama écru et les gants de conduite tricotés au crochet, gansés de cuir et maintenus par un bouton pression. Son visage rose portait les traces d'une sensibilité au soleil, d'un goût certain pour les plaisirs de bouche et d'un accident à l'oeil qui lui donnait l'air absent. 
Il s'était installé mollement dans un fauteuil, avait commandé un chocolat chaud et des croissants et avait entrepris de bavarder avec son voisin de table, en partance lui aussi pour le Portugal. Le monologue d'où jaillissaient les noms de Rio de Janeiro, Lisbonne, Ecole des Roches, Hermès, Dior, les mots "propriété" et "fortune", semblait fasciner son nouvel ami et celui-ci l'observait avec le sourire bienveillant qui survient à l'écoute des récits de survivants.
L'homme en costume devait avoir dans les 70 ans et l'autre paraissait un peu plus jeune. D'une élégance moins spectaculaire, il portait un blazer bleu marine écussonné et un pantalon noir. Ses cheveux sombres étaient coiffés en arrière d'un coup de peigne dont le tracé semblait fixé par un artifice cosmétique. Son regard mobile et vif donnait aux rides qu'il avait aux coins des yeux une sorte d'existence propre, comme si l'émergence des émotions les faisait danser sur la surface brune de ses tempes.
Cornelis de Heem - Nature morte aux citrons - 1631
Lorsque qu'il eut terminé son chocolat, l'homme en jaune fit signe à la serveuse puis, d'une envolée de la main et sans la regarder, il lui fit comprendre de le desservir. Il se leva ensuite pour se rendre aux toilettes et son voisin de table ouvrit un journal. De retour à son siège, l'homme en jaune remit ses gants, ferma les yeux et s'assoupit.
Un peu plus tard, la serveuse rapporta ses lunettes qu'on avait trouvées dans les toilettes, les rangea sur la table sans qu'il s'aperçut de rien puis, alors qu'elle déposait l'addition dans une coupelle chargée de petits bonbons, il se réveilla.
Il reprit sa conversation avec son voisin tout en dépouillant les confiseries qu'il gobait les unes après les autres, avant de laisser tomber chacune des papillotes. La serveuse vit les papiers qui jonchaient le sol, regarda le voisin qui lui souriait, ouvrit grand les yeux, tourna les talons et revint munie d'un sac en papier. 
« Je vous apporte de quoi rassembler vos déchets » dit-elle. L'homme en jaune s'avança pour voir au-delà de ses genoux, puis leva les yeux. « Ah oui... j'ai tout jeté par terre. C'est une très mauvaise habitude que j'ai là ». « Probablement », répondit-elle. Elle les laissa à leur affaire, tandis que l'homme au blazer s'agenouillait sous la table et picorait les petits papiers brillants sous la direction de l'homme en jaune.
En sortant, l'homme en jaune présenta des excuses à la serveuse qu'elle fit semblant de ne pas entendre.

4 commentaires:

  1. Que ne l'eût-elle mordu à l'oreille !

    C'est un très beau texte, très chère V.

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    1. Oh, merci cher Marquis !
      Quant à le mordre... le temps lui fera son affaire.

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  2. Oui, très beau texte, aux intonations par moment de Jacques Sternberg. Ultime compliment, chère V. !

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