dimanche 21 avril 2013

Je est presque un autre

Assis dans le jardin nous étions au soleil, arrosés par une chaleur douce, à l'abri de la brise mesquine qui continue malgré le printemps à s'infiltrer dans les cols.
Couple Under An Umbrella, 2013
A l'intérieur de l'immense bâtiment de verre, on pouvait apercevoir les corps gigantesques de vieilles personnes installées sous un parasol, la tête du vieux reposant sur la cuisse de la vieille, tandis qu'elle se tient assise, les deux mains à plat sur le sol pour supporter le dos. Ils étaient comme à la plage, en maillots de bain. Ils ne se regardaient pas, mais la main du vieux accrochée au bras de la vieille donnait une idée de la tendresse qui vient quand on a fini de faire la somme des déconvenues.
A ce moment-là, une fille est arrivée et nous a demandé d'éteindre les cigarettes. Il est interdit de fumer dans le jardin. Dix minutes plus tard, une autre fille a claironné de quitter la Fondation en raison de la manifestation qui allait passer sur l'avenue. Dehors, les anti se rassemblaient armés de drapeaux et de banderoles et se dirigeaient en hordes vers la place Denfert. La foule venue pour l'exposition n'avait plus qu'à choisir son camp.
Mais nous avions terminé notre visite de la Fondation Cartier qui présente actuellement les sculptures hyperréalistes de l'artiste australien Ron Mueck. La Fondation est une vitrine, d'ailleurs il n'y a pas de cimaises me faisait remarquer mon compagnon, comme si la vocation du lieu n'était pas exactement la diffusion de l'Art.
Les oeuvres de Ron Mueck, ici peu nombreuses mais suffisamment éloquentes, figurent l'être humain dans sa condition et non - comme celles de Duane Hanson - dans son environnement social. L'artiste joue sur les proportions, du monumental au modèle réduit d'humain, peut-être parce qu'une représentation à l'échelle aurait détourné le spectateur de ce que l'oeuvre est censée inspirer. L'hyperréalisme à cela de compromettant qu'il oblige le spectateur à se regarder lui-même. Et d'ailleurs il se voit, et d'ailleurs il s'y retrouve. C'est insupportable.
Ce qu'il y avait de beau à observer, c'était le public. Visiblement étonnés par la précision du détail, les gens se tortillaient autour des oeuvres - cernées d'un trait tracé au sol et à ne pas dépasser -, surveillés de près par des gardiens interdisant l'approche et la photo. De fait, c'est devant la vidéo de 52 minutes présentant la conception et la fabrication des oeuvres que se rassemblait la foule. 52 minutes pourtant, ce n'est pas rien. Pour comprendre la finesse de la peau, la densité des pores, la couleur des veines, il fallait voir Ron Mueck en action, travaillant la glaise, fabriquant des formes, décollant des contre-moules, avec lenteur et minutie, et surtout dans une grande économie de paroles. A ce titre, on peut dire que ses oeuvres lui ressemblent.
Chez Mueck, il n'y a pas d'humour. La précision de son travail en fait un artisan, un technicien de haute volée, mais - s'il n'y avait cette multitude d'interdictions de la Fondation Cartier - était-il nécessaire d'entrer dans son processus créatif ?
Drift, 2009
Woman with shopping, 2013
Les personnages représentés inspirent. Là, une femme d'un mètre de haut, portant un nourrisson dont on n'aperçoit que la tête sortant de son manteau, les mains chargées de sacs de provisions (des canettes de bière surtout); ici, un homme nu assis à l'avant d'une barque, vert de froid, le regard baissé comme s'il avait renoncé à chercher un signe; là encore, un homme allongé les bras en croix sur un matelas pneumatique accroché à la verticale... Toutes ces représentations nous parlent de solitude, de vanité, de fausses croyances, de conditions humaines désenchantées. Elles ne dénoncent rien, ne font pas de politique, elles nous montrent quelque chose qui gigote à l'intérieur de nous, quelque chose d'énorme ou de minuscule. Ron Mueck n'est pas un drôle, il est austère, mais compatissant quand même. Ses corps sont des enveloppes, des véhicules. Mais aussi des marionnettes, des pantins qui jouent aux dés. Comme nous.



4 commentaires:

  1. Parfait! J'aime beaucoup vos remarques sur l'environnement institutionnel Fondation Cartier...

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    1. Ah! Cher Monsieur du Lorgnon, c'est que pour 9 petits € 50, on approche la Mecque du luxe, on se frotte au gotha, on surfe avec l'élite, avec ce qui se fait de mieux. Mais pas trop près, ni trop longtemps.

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  2. une belle leçon de médiation culturelle ! Alaska

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