vendredi 5 avril 2013

Après la Bombe

« Je rentrai à l'hôtel, retombant sur moi-même, méditant amèrement sur le rôle des hommes d'aujourd'hui, pauvres vainqueurs domptés, en déroute devant le triomphe féminin qui éclate partout; gouverneurs gouvernés; ex-maîtres de maison faisant le marché, comme Jouhandeau, dont l'esclavage explique ses admirables portraits d'Élise (Marcel est lâche, comme tous les hommes; ce qui le sauve, c'est qu'au dernier moment, il se révèle, par la sensibilité, plus femme que les femmes...).

Voilà revenir l'aurore d'un matriarcat primitif, celui d'après la Bombe, pensais-je. Don Juans ou maquereaux, que tant de poncifs nous montraient dans leur majesté, leur despotisme, ne sont que de pauvres filles soumises, qui ont abdiqué. La grève récente des femmes, en U.S.A., réédition de Lysistrata; la démocratie, chantage des faibles, aligne la Femme sur les ex-vaincus, les Noirs, les gens de maison, les prolétaires, les enfants, tous ces libérés devenus maîtres. La masse changera de composition, mais restera une masse; cela s'appelle révolution, mot dont l'étymologie indique la nature : retour au point de départ. Les femmes, elles, se tireront d'affaire, perfectionneront leur pompe aspirante. Je revois ces beaux cultivateurs berbères, descendus du Rif, amenés de force aux souks par leur épouses; je les rencontrais à Tanger, poussés par elles, entrant dans les boutiques, s'y ruinant en colliers inutiles, en soies voyantes, en tissus d'ameublement hideux; de retour à la maison, leur belle prestance, ils la laissaient sur le seuil; ils rentraient au bagne ».

Venises (§ 1963)- Paul Morand

2 commentaires:

  1. 11 commentaires sur Houellebecq et pas un sur Morand, ce génial et authentique styliste (alors que Houellebecq n'est qu'un vulgaire wikipediste)! Paul sentirait-il encore, toujours le soufre? Merci d'avoir cité ses "Venises", BEAUCOUP plus qu'un livre sur Venise.
    :-)

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    1. Ses "Venises" sont comme une balade dans un temps "libre" et pas vacant pour autant. Il s'agit du temps d'avant, dans un univers certes privilégié, mais productif et délicieusement spirituel. Un monde révolu.

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