mardi 19 février 2013

Magical moment


Je trouvai ma collègue occupée à plier une feuille de papier. Elle avait entendu un enfant pleurer et, persuadée qu’il s’ennuyait, elle s’était mise à la confection d’un origami qu’à l’école maternelle on appelle le pliage « coin-coin ». Tout en se perdant un peu dans l’ordre des plis, elle me dit en souriant: « Je lui fabrique son magical moment ».
« Son quoi ?! » demandai-je.

Photo : Lee Eunyeol
Elle avait tout appris lorsqu’elle était employée chez Disneyland, en Floride, puis à Paris. Elle connaissait les techniques d’approche du public et comment on parvient à lui faire dépenser un peu plus – pour une photographie de groupe par exemple – ou comment on procède pour le diriger vers tel ou tel restaurant du site.
Au milieu d’un programme touffu d’arguments de vente, mais aussi de fidélisation, il y avait ce magical – and mysterious – moment durant lequel chacun des membres de l’organisation s’activait à générer des interactions avec le public de sorte que son passage en ces lieux reste inoubliable.

En l’occurrence, grâce au pliage « coin-coin », ma collègue créait une connexion avec un individu. La journée de l’enfant allait revêtir un caractère unique grâce à cette attention personnalisée, grâce à ce geste que j’avais cru spontané et désintéressé et qui ne l’était absolument pas. Bien qu’élément d’une machinerie précise, elle prétendait y trouver en contrepartie le bénéfice d'une certaine reconnaissance. Une étincelle dans l'oeil, un sourire... L’enfant ne l’oublierait pas, elle. Or, il se souviendrait d’elle dans un contexte et non d’elle en tant qu’individu.
En la regardant tester son pliage avant de le donner à l’enfant, je me disais que la nature même de l’acte de donner, aider, écouter, partager, participer, amuser, accompagner, avait été pillée et catégorisée sous l’intitulé magical moment ™. Tout, absolument tout ce qui peut provoquer une émotion positive, un sentiment agréable, dans le cadre d’une relation humaine, avait été organisé, cadré, labellisé. Et retiré à l’humain.
Le gamin s’était calmé en recevant le « coin-coin ». Au moins pour un moment, on avait eu la paix.


6 commentaires:

  1. En attendant, chère, lire un de vos billets est un régal. En quelques lignes, vous cernez tel ou tel ridicule du temps. "Au milieu d’un programme touffu d’arguments de vente, mais aussi de fidélisation, il y avait ce magical – and mysterious – moment durant lequel chacun des membres de l’organisation s’activait à générer des interactions avec le public de sorte que son passage en ces lieux reste inoubliable." On dirait du Houellebecq.

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  2. Le clown venait de perdre sa mère et le cirque fermerait dans trois mois mais en entrant sur la piste, il mit son plus beau sourire sur son visage pour offrir aux enfants et aux adultes un merveilleux "magical moment".
    Y a-t-il vraiment des actes désintéressés ?

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    1. « Y a-t-il vraiment des actes désintéressés ? »

      Montaigne, me semble-t-il, à sa manière y répond fort bellement :

      « Je vois la plupart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines : Grande subtilité : Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. (…) Ils ne font pas tant malicieusement, que lourdement et grossièrement, les ingénieux, à tout leur médisance ».
      (Essais, Livre I, XXXVI – Du jeune Caton)

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    2. Montaigne s'encombrait encore de quelques illusions durant sa période stoïcienne — sa période rose, en somme. Il n'avait encore médité l'Ecclésiaste — un génie de la médisance.

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  3. C’est que je suis, cher Frédéric, également peut-être tout plein d’illusions – incapable de me résigner à concevoir le pire derrière chaque belle action.
    Mais je ne m’en porte pas si mal à la vérité.

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