dimanche 24 février 2013

L'eau croupie du bénitier


Ils étaient montés aux abords du Jardin des plantes. C’était une nombreuse famille : un couple de vieilles personnes, de jeunes adultes et des petits enfants. Ils s’étaient tous installés au fond du bus et quand les enfants s'agitaient, leurs parents faisaient des « chuuttt » et les enfants s’exécutaient. Dehors, la neige continuait de tomber, mais de plus en plus fort, et le vent soulevait les flocons presque à l’horizontale. Assis juste derrière nous, le couple de vieilles personnes commentait le décor : la fac de Jussieu « qu’on aurait dû foutre par terre au lieu de la retaper ». Ensuite, ils s’étaient demandé quand ils iraient à la messe et le mari avait dit à sa femme : « Si je ne peux pas y aller ce soir, j’irai demain matin ».
"La Nona Ora" - Maurizio Cattelan
Le chauffeur du bus, un gros type blond au teint gris, m’avait jeté un œil mauvais quand j’étais montée. Il craignait la resquille ou bien c’était la neige qui l’agaçait mais, vu son air, on avait tous intérêt à composter nos tickets. C’est à l’arrêt de la rue des Écoles qu’il avait trouvé de quoi faire appliquer la loi : une femme noire était entrée sans payer. Elle tentait de s’expliquer tout en avançant dans le bus et restait là, debout, accrochée au dossier d'un siège vide, tandis que ses deux petits garçons regardaient autour d’eux sans rien dire. C’est à ce moment-là que le chauffeur a coupé le moteur. Il attendait qu’elle se décide à payer ou à descendre. Elle a parlé du froid et tenté de faire comprendre qu’elle s’était trompée de ligne.
Dans le bus silencieux et tous feux éteints, comme une énorme vague la famille installée à l’arrière a commencé à gronder. « Descendez ! » qu’elle gueulait, « allez-vous en ! ça suffit maintenant ! Vous n’avez qu’à payer, non mais ohhhh ! Toujours les mêmes qui paient pour les autres...». Rassemblée dans un même chœur, cette belle famille qui irait à la messe le soir ou bien le lendemain matin, s’accordait pour éjecter du bus cette femme et ses enfants.
Je me retournai vers ces gens qui portaient tant de justes certitudes dans la voix et regardai la plus jeune des femmes, celle que je voyais de profil. Cette occasion, c'était comme si elle l'attendait. Il fallait faire justice, défendre l'ordre et la morale. Au moment où j'allais dégainer trois tickets et lancer une vilaine caillasse dans ce bénitier, les contrevenants franchissaient les portes et disparaissaient sous la neige.
Le bus est reparti et, en me levant pour descendre à l'arrêt suivant, m'est venue une pensée subite pour Benoît XVI. Sa démission était inéluctable, les catholiques sont morts.

9 commentaires:

  1. Le chêne sans dieu ni maître.25 février 2013 à 07:45

    Une météorite lancée à vitesse grand V.

    Tir parfait !

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  2. - "Vitesse grand V." ! Bravo Le chêne... La messe est dite.


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  3. VAVAVOOOUUM! fait le missile — comme dirait le garagiste dans Kiss Me Deadly de Robert Aldrich.

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  4. Vous vêtes tous vinspirés.

    Vavavooouuum! fait le Missel, cher Frédéric !

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  5. Finalement, ce qui vous a le plus indigné, ce sont ces affreux jojos de catholiques. On vous comprend. Mais sans pour autant que cela vous amène à agir pour les malheureuses victimes de leur vindicte, que vous avez laissé sortir. Entre les catholiques et vous, concrètement, quelle différence ? Rassurez vous, cette question je ne cesse de me la poser.

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    1. Mais la femme, la femme : elle était toute entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains. C’était à l’angle de la rue Notre-Dame-des-Champs. Dès que je la vis, je me mis à marcher doucement. […] La rue était vide ; son vide s’ennuyait, retirait mon pas de sous mes pieds et claquait avec lui, de l’autre côté de la rue, comme avec un sabot. La femme s’effraya, s’arracha d’elle-même. Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains. Je pouvais l’y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains, de ne pas regarder ce qui s’en était dépouillé. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j’avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage. »R M Rilke

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  6. Le chêne sans dieu ni maître.2 mars 2013 à 18:39

    "Il arrive que la foi voyage incognito."
    Luc de Clapiers, Marquis de Vauvenargues


    Cher anonyme (premier),

    D’un côté, la situation a de quoi déstabiliser. Le doute s’accompagne d’une inertie due à la surprise.
    De l’autre, la vindicte surtout lorsqu’elle est possédée par une croyance sonnante non trébuchante est sans pitié.

    En vérité - je vous le dis - aucun doute possible.

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  7. "Aucun doute possible."

    Que cette assertion du langage courant est inquiétante ! "Une fois ma décision prise, je doute longuement". A peu près de mémoire dans le Journal de J.Renard.

    "Il arrive que la foi voyage incognito."

    L'occasion est trop belle ! Ah ! Luc de Clapiers... "Etre De quelque chose, ça vous pose un homme. Comme être de garenne, ça vous pose un lapin." Alphone Allais.

    Allez en paix.
    - Quoique...

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