lundi 30 décembre 2013

Bonne fête à tous les Roger




Roger était autrefois un des prénoms les plus répandus de France, il est devenu banal. Pour notre génération, il indique une origine populaire traditionnelle, mais pas chic. Dans l'imaginaire collectif, les Roger sortaient des classes ouvrières ou rurales et, après ascension par l'échelle sociale, parvenaient au rang d'épicier. Bien que connu pour sa simplicité et son côté "premier degré", le petit commerçant Roger se posait en défenseur des lois même s'il était aussi le premier à chercher à resquiller. 
Souvent, on le voyait sur le seuil de son échoppe, souriant et accort, attendant le chaland à qui il ne manquerait pas d'offrir une pomme supplémentaire au kilo acheté, juste après qu'un sale gosse eût chipé un sachet de bonbons sur l'étal près de la caisse, bien à sa hauteur.
Roger, quand il retrouvait ses collègues commerçants au café du coin, il parlait du gouvernement, des charges écrasantes, des arabes - tiens encore aujourd'hui un arabe m'a volé...-, et s'insurgeait contre le manque de policiers, contre toutes ces libertés qu'on laisse, il disait qu'une bonne guerre... Roger était un bon Français.
Aujourd'hui, on a le Patrick. Le Patrick, surtout petit et joufflu, est l'héritier direct du Roger. Boudiné dans son petit costume, ils a toujours pignon sur rue et vend toujours de la soupe. Comme les Roger, il dénonce, impose ses vues basses et si cela ne tenait qu'à lui... 
Une bonne guerre peut-être ?

Edit : suite aux plaintes de Patrick(s), le singulier s'impose.

samedi 28 décembre 2013

jeudi 5 décembre 2013

Les larmes de Polac

A l'occasion de ses 50 ans, France Inter diffuse les meilleures minutes de son histoire.
L'occasion de réécouter Michel Polac évoquant avec beaucoup d'émotion l'ouvrage de Svetlana Alexievich : La supplication.

A suivre, deux vidéos d'Arte. La deuxième par ICI




jeudi 28 novembre 2013

Moment perdu


On ne devrait jamais montrer le visage des écrivains, même si c’est souvent un argument marketing. La photographie de Nelly Alard, en bandeau de son dernier ouvrage Moment d’un couple, montre une jolie femme à l’air plutôt sympathique. Elle a la quarantaine, c’est son deuxième roman et elle vient d’être récompensée par le prix Interallié.
C’est ma voisine qui m’a prêté ce livre. Elle et son compagnon venaient de le terminer et si elle avait dit : « C’est une histoire qui nous concerne tous, que nous avons tous vécue un jour au l’autre », il avait simplement ouvert la bouche en un gros rond et levé les yeux au ciel comme il le fait pour exprimer de l’enthousiasme. Le problème c’est que chez eux, on ne dit jamais de mal de son voisin.

En général, les analyses des mécaniques du couple ne m’intéressent pas, justement parce que, l’âge venant, on a déjà occupé tous les rôles : on a déjà quitté, été quitté, on a déjà trahi ou été trahi. Les pensées qui nous traversent sont toujours les mêmes, les conclusions que l’on en tire aussi : les hommes sont menteurs, inconstants, faux… toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, etc.

Dans cette histoire, Juliette est mariée à Olivier qui s’éprend de Victoire. Juliette est ingénieur informatique, Olivier journaliste et Victoire est une personnalité du parti socialiste. A moyen terme, un brillant avenir politique l’attend. Juliette et Olivier sont de jeunes parents, ils vivent à Paris, ce sont ce que l’on appelle des bobos.
Juliette est au parc avec ses enfants et une copine, lorsqu’Olivier l’appelle et lui annonce qu’il a une liaison depuis trois semaines et que s’il lui avoue là, c’est parce que la dulcinée fait une crise d’épilepsie (qui s’avérera être une simple crise de nerfs) et qu’il rentrera tard car il doit absolument la rejoindre pour l’aider. Il est envahi par la panique et, la pression étant trop lourde, il n’a d’autre choix que demander à sa femme de partager avec lui le poids de son mensonge. Les personnages sont en place pour nous introduire dans une série d’échanges à trois où Juliette reste digne, où Olivier est inconséquent et Victoire arrogante et hystérique. Comme toujours.

J’ai lu les 376 pages. Pourtant dès le premier chapitre, j’avais la certitude de me trouver dans un mauvais roman. Outre l’indigence du style, la profusion de lieux communs, les ornements féministes et les techniques de surface, le roman n’a rien à dire. J’aurais eu envie de l’intituler Juliette, 40 ans, rien que du malheur, tellement la pauvrette fut soumise en sa jeunesse aux plus pénibles des épreuves (avortement, viol, agression sexuelle). Pourtant, si on compatit, on ne peut que s’interroger sur l’intérêt d’évoquer ces incidents puisqu’ils n’apportent rien ni à l’intrigue ni au personnage, il n’en est d’ailleurs jamais question dans les relations qu’elle a avec les hommes. Pourtant, ce n’est pas rien.

Après avoir tourné la dernière page, j’ai cherché à savoir si d’autres que moi partageaient ce point de vue, si j’étais passée à côté de l’essentiel, si je n’exagérais pas un peu. Ce livre a reçu un prix littéraire quand même…
Or, le style n’est pas ce qui intéresse les gens. Sur Internet, on apprend que Victoire serait le pseudonyme donné à (un personnage réel ou ayant existé®) une ministre du gouvernement actuel, et que ce roman serait une sorte de règlement de comptes entre bonnes femmes. Mais pas n’importe lesquelles.
On dit aussi que les jurés du prix Interallié seraient connus pour leur machisme et que la remise du prix à une femme est historique… Pourtant qu’y a-t-il de plus machiste que de gratifier une cuterie ?
J’aurais préféré ne jamais voir le visage de Nelly Alard. Elle me fait de la peine.


lundi 18 novembre 2013

La gravité sans la pesanteur


L’affaire pourrait se dérouler sur un voilier au milieu de l’océan, dans un désert cerné de dunes, dans un refuge de montagne verrouillé par les congères, mais c’est dans l’espace que se passe « Gravity ».  L’espace c’est le ciel, c’est là où l’on va quand on meurt. En tout cas, c’est ce que l’on raconte aux petits enfants.
Dans « Gravity », le dernier film d’Alfonso Cuarón, il n’y a d’abord que quatre personnages : deux astronautes, une voix provenant de la Terre et la Terre, que l’on aperçoit, omniprésente en arrière-plan, énorme, bleue, dorée, d’une beauté sidérante, incroyablement familière et rassurante.

Dans les premières images, les astronautes évoluent dans un silence parfait autour de leur navette spatiale. Ryan Stone jouée par Sandra Bullock s’occupe de réparer une panne tandis que Matt Kowalsky (George Clooney) fait des cabrioles autour de la navette dans son costume motorisé en écoutant de la country. C’est le dernier vol de Kowalsky et il est en pleine régression infantile.
Le vrai personnage principal de ce film est tenu par la Terre et par Stone, il est bicéphale. Le rôle de Kowalsky est secondaire –  mais déterminant comme souvent les seconds rôles –  et l’on peut s’étonner que George Clooney soit toujours, même quand il boit du café, le second rôle. Là encore, George laisse la part belle à l’autre. Il connaît l’histoire de Stone – sa fille est morte à l’âge de 4 ans en chutant dans la cour de l’école –, c’est son dernier vol avant la retraite et la joie manifeste qu’il ressent à voltiger dans l’espace semble sans commune mesure avec la plus exquise des joies terrestres.

C’est donc dans ce silence aquatique que tout bascule. La voix venant de la Terre,  Houston – qui rappelle celle de Hal dans « 2001 Odyssée de l’espace » –, annonce qu’une explosion a eu lieu sur une autre station et que des débris se dirigent vers eux avec force et nombre. Leur navette est percutée par les débris, leurs co-équipiers restés à l’intérieur meurent asphyxiés et gelés, le contact avec la Terre est rompu, l’épave est disloquée et commence à dériver… Restent Stone et Kowalsky, tout estourbis dans l’immensité de l’univers, qui tournent accrochés à des morceaux d’épave et nous entrainent avec eux. Puis Kowalsky se détache du cordon qui le relie à Stone et disparait dans la nuit noire, laissant Stone seule, mais avec un espoir de survie.

Passant d’une station orbitale à une autre pour tenter de rejoindre la terre ferme, Stone est envahie par le désespoir, tout en luttant sans cesse, malgré tout. A chacun de ses échouages sur les plateformes russe ou chinoise, elle découvre des vaisseaux fantômes abandonnés à leur mou flottement, dans lesquels les vestiges de l’expérience spatiale continuent de divaguer. On y voit des outils, des objets du quotidien, des petits jouets fétiches qui se déplacent avec lenteur dans un désordre absolu, avec en particulier quantité de crayons dont on croirait qu’ils ont été laissés là pour écrire une histoire.

Quand Stone se croit perdue à l’intérieur du module où elle est en train de mourir gelée, Kowalsky réapparait brusquement comme franchissant les portes d’un saloon – Kowalsky/Clooney est un rêve pour femmes finissantes – et on finit par comprendre qu’elle délire et que ses neurotransmetteurs activent un ultime plan sol-air. Elle sort de sa torpeur : elle est seule dans le module. Cherchant un contact radio, elle entend l’aboiement d’un chien puis les pleurs d’un bébé.  Elle se met à aboyer puis, chevauchant un extincteur, elle s’expulse du module pour rejoindre une dernière station, puis la Terre.

Cette fiction invraisemblable est aussi irrationnelle que les désordres de la pensée après un choc traumatisant. En entrant dans la salle de cinéma, il est préférable de se préparer à ne rien trouver d’autre que le récit d’une épopée intérieure dont il appartient au spectateur de décider de la fin – selon sa propre histoire ? –.  Quand Stone plonge finalement dans un lac, remonte à la surface, nage jusqu’à la berge, enfonce ses doigts dans la terre puis se redresse comme après un long coma, que sait-on du réel ou du délire ? Est-on sûr qu'elle a survécu ?
Il est possible de regarder « Gravity » comme un spectacle époustouflant. Il est possible aussi de le suivre comme le parcours accidenté d’un individu cassé par les épreuves et ressuscité par le désir de vivre.




mercredi 16 octobre 2013

Mercredi matin c'est Quizz

Une petite quinzaine de minutes et hop! 
A la fin, on confirme ou découvre de quel courant politique on est le plus proche...


A vos clics chers amis.


mardi 15 octobre 2013

Déjeuner en paix

Entre deux tartines, ce matin à la radio :


Ensuite un article de Slate tente d'enrayer le dispositif, et puis Rue 89 cherche à rétablir la vérité.
Allons enfants, pourrait-on déjeuner en paix ?
Définitivement, la radio du matin est anxiogène.


dimanche 6 octobre 2013

La domination des peigne-culs

Dans mon entreprise, il doit y avoir environ 30% d'homosexuels sur l'ensemble des personnels masculins et 1% de lesbiennes parmi 50% d'arabes, 40% d'européens et 10% d'asiatiques. Tous ont environ entre 21 et 50 ans et presque tous sont connectés sur Facebook.
En étant invité à accepter la « différence » - ce qui induirait que les individus n'ont initialement pas tous la même valeur ?-, il a fallu retirer de notre langage : « pédés », « tafioles », « tapettes » - qu'au passage mes collègues utilisent allègrement entre eux et pour se qualifier, et à considérer l'individu dans sa fonction et non dans sa nature. C'est donc avec empathie et respect que l'on aborde les sujets d'actualité utiles à communiquer agréablement.
A ma question de savoir si la loi sur le mariage gay sera l'occasion d'échanges d'anneaux et l'organisation de belles fêtes, aucun de mes collègues homo et vivant en couple n'a semblé intéressé. De même pour l'adoption, facteur secondaire d'adhésion au mariage gay.
Si l'on considère cette population, jeune et affirmée dans sa sexualité, on peut s'interroger sur son manque d'engouement pour cette réforme qui leur ouvre pourtant les portes d'une normalité supposément désirée. A qui donc cette mutation fondamentale est-elle destinée ? Pourquoi tout ce tapage ? En bref, à qui cela profite-t-il vraiment ?
Parmi mes collègues femmes et arabes, quelques unes portent le voile en dehors du travail. Ce sont aussi celles qui expriment - via Facebook - leur désaccord concernant le mariage pour tous et les pratiques sexuelles qu'elles estiment contre-nature. Dans ce cas, le port du voile semble assez significatif d'un esprit revendicateur et non la marque d'une foi intense où il est, paraît-il, question de tolérance.

Lorsque ses petits peuples se retrouvent au travail, un silence de convenance s'installe même si de sérieuses prises de becs égayent parfois cette harmonie factice. C'est la concurrence victimaire ! A les regarder tous, on peut s'amuser de ce cloisonnement dans lequel chacun niche ses vices et ses vertus et tous les arguments nécessaires à rendre dominante sa morale individuelle ou communautaire.
Par inoculation lente on a prôné la dissolution des marquages et spécificités et cherché à créer une société homogène et uniforme. Or, c'est l'inverse qui se produit - par réaction sans doute - puisque le particulier s'accroche à ce qui le démarque des autres, tout en l'agglomérant à un groupe. 

Photo : Alejandro Maestre Gasteazi
Reste la majorité, celle des hétérosexuels blancs, mâles - on se souvient que les bonnes-femmes ont aussi leurs gangs -, célibataires, agnostiques, n'appartenant à aucune communauté, n'ayant rien à revendiquer - sauf la paix. Cette catégorie-là, invisible pour les autres, ne peut prétendre à rien, ne bénéficie d'aucun quota d'embauche, n'a pas d'association de défense de ses droits, ne représente qu'elle-même et n'est représentée par personne. Publiquement, elle a le droit de se taire et de garder pour elle ses impressions. Socialement, ce - pauvre - type-là d'individus n'existe pas.

De fait, on a tout intérêt à faire partie d'un groupe, à se rassembler entre individus conventionnellement considérés comme  défavorisés voire persécutés, à réclamer n'importe quoi au prétexte du droit et de la liberté et, finalement, à maintenir ses « différences ». Ainsi organisées et puissantes, les supposées minorités imposent les lois et donnent les autorisations de dire ceci plutôt que cela, reçoivent des subventions, des allocations, parce qu'elles sont faibles et, dans les entreprises, l'incompétence peut enfin se caler douillettement sous la couverture bleu blanc rouge de la fraternité.

En s'enferrant dans la victimisation, les peigne-culs de tout poil sont enfin parvenus à gravir les échelons de l'ennuyeuse normalité sociale et se sont imposés là où ils auraient eu naturellement leur place si le reste de la société avait résisté à la culpabilisation. Les néologismes associant le mot « phobie » aux noms des minorités, qualifient désormais l'offenseur illégitime de malade mental, un genre de psychopathe en somme. Les saines insultes qui autrefois prêtaient à rire et déverrouillaient les conflits, deviennent coprolalie compulsive, à la différence cependant que l'aliéné est responsable de ses actes et paroles, et passible de sanctions. L'action supposément apaisante des lois s'apparente alors à celle de la camisole dont tout individu encore sain d'esprit cherchera naturellement à s'échapper.
Appartenant pour ma part à la majorité hétérosexuelle anti-féministe et agnostique de la classe moyenne, il me reste un dernier luxe, celui de relire avant qu'il ne soit trop tard, la réjouissante liberté de la langue de Céline où un con est un con.


samedi 28 septembre 2013

Ne plus toucher terre

En 1968, alors qu’il était en tête du Golden Globe, remontant l’océan Atlantique, le Français Bernard Moitessier a brusquement viré de bord et mis le cap vers le Pacifique, à bord de « Joshua », laissant la victoire et la gloire au navigateur anglais, Sir Robin Knox-Johnston, qui à 30 ans à la barre de son voilier “Suhaili“, devient le premier marin à boucler un tour du monde en solitaire sans escale…



A lire : Tamata et l'alliance

mardi 3 septembre 2013

Entre le ciel et l'eau

Après s'être écarté du quai, le bateau a lentement reculé et le mouvement des hélices a formé comme un tourbillon. Pour la première fois depuis des jours, le ciel était couvert en plein après-midi. Doucement, mon île disparaissait.


mardi 13 août 2013

Un air Pacifique

The Mattson 2 (session 2) - Ode to lou

On peut aussi écouter d'autres morceaux sur leur site, en particulier Airiar Britar.

vendredi 9 août 2013

Processus de désintégration


Elle s'était assise à côté de moi et me parlait sans me regarder. Son profil n’était pas vilain car son nez, légèrement busqué, s’avançait orgueilleusement au milieu de joues plates à l’aspect velouté. Cependant, l’arête arrondie, les narines un peu épaisses, lui refusaient l’accès à la catégorie des aristocrates. Elle manquait naturellement de classe.

Ses cils étaient d’une longueur exagérée par les fards et ses sourcils, lourdement poudrés, ressemblaient à ceux d’un acteur du théâtre Nô, je veux dire par là qu’ils étaient accentués par un épais tracé qui aggravait son air furieux. Ses iris étaient aussi noirs que ses pupilles et, étrangement, son regard paraissait à la fois vide et cruel. Une frange de cheveux décolorés en un blond vénitien balayait le haut de son visage et, aux frisures nichées au-dessus de ses oreilles, on pouvait naturellement deviner le temps infini qu’elle avait passé à la lisser. Quant au reste de sa chevelure, elle l’avait enfermé dans un chignon assez serré pour que rien ne vienne distraire son organisation.
Ce jour-là, elle avait peint sa bouche en rose et, quand elle souriait, émergeaient ses dents blanches dont les canines, qui chevauchaient ses incisives, déformaient sa lèvre supérieure. Une lueur métallique éclairait alors la surface de sa cornée et confirmait l’absence de la plus infime trace de sincérité. Son menton, légèrement fuyant, s’enfonçait vers un cou sans grâce à la surface duquel on distinguait un duvet qui donnait de l’épaisseur à la peau.
Sur ses genoux étaient posées ses mains à l’extrémité desquelles de faux ongles taillés carré et vernis d’un rose assorti à celui de sa bouche formaient d’étranges capsules qu’elle agitait comme dix petites cuillères à sirop pour la gorge.
Elle portait une jupe droite un peu serrée pour elle qui marquait la largeur de ses hanches et, par la fente d’aisance étirée par l’étroitesse de la coupe et par la marche, on apercevait un peu du gras des genoux qui les faisait se toucher. Pour donner de l’élan à sa taille, elle portait des escarpins hauts qui allongeaient ses mollets déjà très fins et cambraient ses lombaires dans un mouvement qui augmentait aussi la forme arquée de ses jambes. Elle portait les caractéristiques de ses origines marocaines, tout en cherchant à les effacer, sans toutefois y parvenir. Elle était une parmi une centaine de mes collègues à avoir appliqué un modèle identifié comme étant occidental, classe et intégré, alors qu’il s’agissait en réalité d’adopter les artifices vendus par des magazines féminins bas de gamme qui la maintiendraient, à son insu, dans sa catégorie sociale.
Pendant les dix minutes que nous avons passées assises là, elle a parlé seule, déblatérant sur tel ou telle, me rappelant que la dernière fois que nous avions travaillé ensemble, il s’était passé ceci ou cela et que selon elle, de toute évidence, je ne l’aimais pas.
En l’écoutant, j’avais observé tout ce qui nous séparait et son discours finissait de me convaincre que la pauvreté de l’extérieur tapissait aussi l’intérieur.
En vingt ans, des transformations probablement irréversibles du monde du travail avaient eu lieu. Il y a encore vingt ans, nous avions de l’estime ou du respect pour nos collègues, aucune place n’était laissée à l’affect. Les conflits, lorsqu’ils surgissaient, se réglaient de manière directe et sans conséquences: pas de cris, pas de larmes, pas de plaintes.
Aujourd’hui, les trentenaires au travail signifiaient bruyamment un besoin d’amour, de relations confortables et rassérénantes, d’une affection mutuelle quasi inconditionnelle comme celle que l’on reçoit de ses parents. Ainsi, ses jeunes salariés semblaient considérer l’entreprise comme la continuité protectrice de la structure familiale. De fait, toute marque de désaccord était désormais perçue comme une atteinte directe à la personne et non au professionnel et, pour assurer une certaine harmonie, toute communication devrait se limiter au temps qu’il fait. Après six ans dans cette entreprise, non seulement j’en arrivais à la conclusion d’être devenue complètement has been, mais je doutais de ma capacité à me faire comprendre de collègues issus d’autres cultures. C’est là, au milieu de ces gens, qu’avait commencé, je crois, ma propre désintégration. Mon exclusion se faisait naturellement et, si je luttais encore, c'était pour choisir l'heure et le jour où elle surviendrait. 

lundi 29 juillet 2013

mercredi 24 juillet 2013

Appareil à sous. Pire !



C'est bien connu, il faut attendre que le citoyen entre dans sa léthargie estivale pour que les lois, décrets et décisions diverses s'imposent d'eux-mêmes. En septembre, pourtant ce sera l'insolation - nausées, vomissements, fièvre. 
L'excellent Mediapart, auquel je suis abonnée, informe de cette nouvelle idée du gouvernement pour venir en aide aux plus démunis. 

Introduction :

Livret A : le fric-frac de l'été 
23 JUILLET 2013 | PAR MARTINE ORANGE 
Les banques, qui convoitaient l’épargne du Livret A, ont enfin réussi. Le gouvernement leur offre aujourd’hui 30 milliards d’euros supplémentaires en provenance de l’épargne réglementée, en attendant plus. Un cadeau fait aux banques sans la moindre contrepartie. L’annonce a été faite le plus discrètement possible, par un simple communiqué du ministère des finances et de la Caisse des dépôts, samedi 20 juillet au matin. Mais qu’a donc à cacher le gouvernement pour faire une communication qui ne peut passer qu’inaperçue dans la touffeur d’un matin d’été? Rien de moins qu’un énorme fric-frac sur l’épargne la plus partagée des Français : le Livret A. Les banques, après avoir pris en otages l’État et les contribuables, sont en train de faire main basse sur une partie de l’épargne des Français.
La suite ICI en fichier PDF à télécharger et disperser.

Les commentaires sont riches de suggestions, mais aussi de questions : jusqu'ici l'État, gestionnaire des livrets A et dits de développement durable (on ne rit pas), était garant d'une faillite, d'une banqueroute. Maintenant, la banque devenue responsable ne préserve plus de rien. Un seul mot : vider ses comptes. 


mardi 9 juillet 2013

A l'ombre

"Le charme" au parc de Sceaux
Dans les jardins du parc de Sceaux, j'ai repris la lecture du Charme. Quelques jours auparavant, Le Charme des penseurs tristes était arrivé jusque chez moi par la bénédiction d'une amitié qui me réjouit. Il fallait un endroit et un moment particuliers pour le lire, les premières pages m'en avaient donné l'indication. C'est donc allongée sur l'herbe, sous un arbre, que j'ai rejoint par l'esprit l'Ordre de la mouche à miel.
Frédéric Schiffter est l'auteur de ce petit ouvrage de 165 pages qui a, comme ses autres oeuvres, l'avantage de se faire léger dans un sac de fille. Pour autant, il y a de la densité, de la profondeur et, comme toujours, ce style tellement précis et raffiné; preuve que l'exercice de la concision - exercice délicat s'il en est- donne à la littérature sa forme la plus gracieuse.
L'essai de Frédéric Schiffter s'ouvre sur une préface qui fait les politesses avec, naturellement, une grande civilité. Par son histoire - portée et à la fois démantelée par un drame initial - et, peut-être, une certaine prédisposition, il se reconnaît dans les figures de penseurs plus ou moins méconnus. C'est qu'ils ont en commun cette similitude : "le charme des pensées mélancoliques opère tel un souffle léger, subtil et néanmoins pénétrant, sur des consciences cultivées sujettes elles aussi à des langueurs et au doute".

Ce pourrait être la photographie d'une famille, un genre de famille Adams, baroque, singulière, aux atours dépareillés et qui pourtant s'accorde sur cette vie qui ne vaut rien, mais que rien ne vaut. Hormis Roland Jaccard - qui poursuit son chemin - tous sont morts, par fatalité ou par choix. Tous auront eu cette particularité d'avoir été hantés par l'ennui et le malheur d'être nés. Insensibles aux artifices qui habitent le vide - par excès de sensibilité aux évènements-, ils adoptent face à l'évidence de la vanité de tout, à la férocité de l'humanité, à l'injustice du temps, au caractère éphémère de toute forme de vie, la posture dés-engagée d'une indifférence nonchalante. Ce qui les caractérise et les rend détestables à autrui, c'est probablement cette absence totale d'intention.

Au nombre des penseurs tristes, neuf personnages - un par chapitre - ont trouvé logis au sein du château des ombres : Grand-père Socrate ouvre les grilles, suivi des cousins: l'Ecclésiaste et La Rochefoucauld. Tante du Deffand sourit de sa fenêtre à son filleul Herault de Séchelles, tandis que Cioran, Albert Caraco, Gomez Davila, Henri Roorda et Roland Jaccard -le grand frère de l'auteur - ricanent sur un banc, dans la fraîcheur des rosiers. Sans humour, sans sarcasmes, sans le plaisir du mot pour le mot, la cruauté, le non-sens de la vie serait insoutenable.

En nous conviant dans cette maison, Frédéric Schiffter nous invite à contempler les figures d'un autre temps, même s'il nous est contemporain. Ici les morts parlent et sont plus vivants que nous. Chacun à sa manière se possède, sans concessions, et chacun occupe son temps en ayant fait le choix du style plutôt que de participer. Ceci vaut aussi bien que cela.
Ce Charme des penseurs tristes, totalement démodé dans l'agitation qui nous oblige, est comme un bastion immatériel et ultime d'une pure vérité. Sur l'herbe du parc de Sceaux, j'ai senti que le souffle léger et néanmoins pénétrant de ces beaux portraits continuerait de voleter dans mes pensées bien après avoir tourné la dernière page. Mais c'est bien là l'effet du charme.



A paraître le 28 août 2013

Edit : lire aussi chez Virginie ICI

samedi 22 juin 2013

Damned dawn



Voilà 31 ans qu'on nous assène que la nuit de la Fête de la Musique laisse le champ libre à toutes les inspirations. Le lendemain matin pourtant, en slalomant entre les papiers gras, le verre brisé et les flaques de vomi, on comprend que la fête est surtout celle des loueurs de sonos, des bistrotiers et des vendeurs de panini. 
Ensuite, ne reste plus qu'à rançonner et c'est en horde bottée qu'au carrefour ils attendaient, le feu rouge grillé, l'excès de vitesse et, vu le nombre des motos, le délit de fuite bien plus juteux. A 5h30, c'était la nausée.

mercredi 19 juin 2013

Interlude

Pendant 27 minutes chaque soir de cette semaine, France Culture diffuse un entretien de Michel Rocard avec un journaliste qui, heureusement, ne peut pas en placer une.
A écouter par ce lien . C'est brillant, drôle et rafraichissant. Enfin.
Cité, un ouvrage de Neil Postman qui doit aussi valoir le détour : Se distraire à en mourir dont Michel Rocard fait un éloge soutenu.

mardi 18 juin 2013

Comme un papillon épinglé


Je m'installai en face d'elle et je la regardai en me demandant tout ce qu'on doit se demander quand on aperçoit une femme inconnue qui vous intéresse : sa condition, son âge, son caractère. Puis on devine, par ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas. On sonde avec l'oeil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise ; on tâche de découvrir la cheville ; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l'oreille qui indique l'origine mieux qu'un extrait de naissance toujours contestable. On s'efforce de l'entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son coeur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d'une âme, l'accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l'organe qui l'exprime.  
Donc j'observais attentivement ma voisine, cherchant les signes, analysant ses gestes, attendant des révélations de toutes ses attitudes. Elle ouvrit un petit sac et tira un journal. Je me frottai les mains : "Dis-moi qui tu lis, je te dirai ce que tu penses." 


Guy de Maupassant - Un échec - Nouvelle parue dans le recueil Le rosier de Madame Husson




samedi 15 juin 2013

Bonjour chez vous Numéro 6 !

Devant l'entrée de l'hôpital de Nantes, se trouve un pan de mur incliné et à demi enfoncé dans le bitume, comme violemment tombé du ciel ou englouti après une manifestation tellurique. On pense à une météorite ou à un naufrage. Les deux images se valent.
Un côté du mur serait une façade XVIII° siècle ornée de mascarons tandis que l'autre face pourrait être une décoration intérieure sans cesse renouvelée, un peu comme une cuisine  dont on découvre des couches de papier-peint. A y regarder de près, l'ensemble est totalement artificiel, la pierre est synthétique et les couleurs n'ont pas supporté les vents d'ouest, les tags et la pluie.
En s'accordant une pause, c'est-à-dire en s'accoudant aux barrières amovibles anti-émeutes, on peut observer les peintres à l'oeuvre, triturant la structure pour accoucher d'une fresque où l'on s'amuse à deviner who's who. A droite, on distingue Anne de Bretagne, Henri IV et quelques personnages emperruqués puis, complètement à gauche au milieu de petites gloires locales, les contours d'un visage blond et blanc dont l'expression a disparu par on ne sait quelle malice. S'il n'y avait l'écharpe tricolore seignant son torse, on ne reconnaîtrait pas l'actuel Premier Ministre.
L'histoire chronologiquement racontée va de la droite vers la gauche, écrite à l'envers donc - ou bien dans une autre langue. Etrangement, les personnages les plus saillants de cette épopée ne sont pas les plus éminents de l'Histoire de Nantes, mais les plus populaires depuis 15 ans. Ce sont les "Géants" de Royal de Luxe, machineries spectaculaires bourrées d'inventions étonnantes qu'on a fait défiler dans les rues et qui plaisent au public bien davantage que la mise au bûcher du roi Carnaval.


Je viens de passer dix jours à Nantes. Le centre de la ville est devenu inaccessible aux voitures, les façades sont ravalées, les rues sont élargies, planes et sans caractère et ne bruissent que des bavardages, des sonnettes de vélo et du roulement des trams. Ici, les grandes boutiques de luxe abondent, là, le diocèse restaure les ruines et crée des galeries d'art... une révolution dans cette ancienne ville ouvrière. A tel endroit on a le droit de s'allonger sur les pelouses, à tel autre on peut pique-niquer. Ailleurs non. Un peu comme les marquages au sol qui indiquent où circuler, où s'arrêter, où se garer, les permissions de s'installer ici plutôt que là donnent l'idée de l'étendue des interdits.
Aux alentours, les friches industrielles ont été investies par les promoteurs, on y construit à tour de bras des fantaisies architecturales comme à Bordeaux, Lille ou Lyon. Rien ne distingue Nantes d'une autre ville de province. On fait grand, beau et lisse. 
La muraille peinte - et toutes les autres installations de Royal de Luxe - donne quant à elle l'illusion d'une effervescence culturelle, d'une sorte d'agitation du bulbe légèrement décalée dans cet ordre nouveau. Ils évoluent au milieu de jeunes familles citadines circulant à trottinettes et en poussettes, consensuellement adeptes des vide-greniers, des paniers de l'AMAP et du tri sélectif. Ils animent les nouveaux sites réservés aux loisirs, proposent de nombreux évènements... Disons qu'ils sont les artistes officiels de l'organisation.
Admettons que cette vaste mission d'assainissement global est une réussite car, débarrassé de la source de stress qu'est le choix, le citoyen nantais dit désormais bonjour et l'automobiliste s'arrête pour laisser passer les piétons. C'est probablement avec ce genre de critères que l'on classe les villes où il fait bon vivre, quitte à y perdre un peu d'esprit.


dimanche 12 mai 2013

Quand Marguerite disait l'avenir


(Mieux vaut éviter les 7 premières secondes qui peuvent s'avérer agaçantes.)

jeudi 2 mai 2013

Reliefs

Il était arrivé en tirant sa valise à roulettes d'une main, tandis que de l'autre il tenait sa canne par le milieu. La crosse en bakélite transparente portait des inclusions ambrées et lui donnait, avant même qu'on ait eu le temps de détailler sa personne, un air de dandy. S'il ne l'avait tendue devant lui, d'abord on aurait vu l'harmonie des couleurs portée par le costume trois pièces beige, la chemise paille, les souliers fauves, le panama écru et les gants de conduite tricotés au crochet, gansés de cuir et maintenus par un bouton pression. Son visage rose portait les traces d'une sensibilité au soleil, d'un goût certain pour les plaisirs de bouche et d'un accident à l'oeil qui lui donnait l'air absent. 
Il s'était installé mollement dans un fauteuil, avait commandé un chocolat chaud et des croissants et avait entrepris de bavarder avec son voisin de table, en partance lui aussi pour le Portugal. Le monologue d'où jaillissaient les noms de Rio de Janeiro, Lisbonne, Ecole des Roches, Hermès, Dior, les mots "propriété" et "fortune", semblait fasciner son nouvel ami et celui-ci l'observait avec le sourire bienveillant qui survient à l'écoute des récits de survivants.
L'homme en costume devait avoir dans les 70 ans et l'autre paraissait un peu plus jeune. D'une élégance moins spectaculaire, il portait un blazer bleu marine écussonné et un pantalon noir. Ses cheveux sombres étaient coiffés en arrière d'un coup de peigne dont le tracé semblait fixé par un artifice cosmétique. Son regard mobile et vif donnait aux rides qu'il avait aux coins des yeux une sorte d'existence propre, comme si l'émergence des émotions les faisait danser sur la surface brune de ses tempes.
Cornelis de Heem - Nature morte aux citrons - 1631
Lorsque qu'il eut terminé son chocolat, l'homme en jaune fit signe à la serveuse puis, d'une envolée de la main et sans la regarder, il lui fit comprendre de le desservir. Il se leva ensuite pour se rendre aux toilettes et son voisin de table ouvrit un journal. De retour à son siège, l'homme en jaune remit ses gants, ferma les yeux et s'assoupit.
Un peu plus tard, la serveuse rapporta ses lunettes qu'on avait trouvées dans les toilettes, les rangea sur la table sans qu'il s'aperçut de rien puis, alors qu'elle déposait l'addition dans une coupelle chargée de petits bonbons, il se réveilla.
Il reprit sa conversation avec son voisin tout en dépouillant les confiseries qu'il gobait les unes après les autres, avant de laisser tomber chacune des papillotes. La serveuse vit les papiers qui jonchaient le sol, regarda le voisin qui lui souriait, ouvrit grand les yeux, tourna les talons et revint munie d'un sac en papier. 
« Je vous apporte de quoi rassembler vos déchets » dit-elle. L'homme en jaune s'avança pour voir au-delà de ses genoux, puis leva les yeux. « Ah oui... j'ai tout jeté par terre. C'est une très mauvaise habitude que j'ai là ». « Probablement », répondit-elle. Elle les laissa à leur affaire, tandis que l'homme au blazer s'agenouillait sous la table et picorait les petits papiers brillants sous la direction de l'homme en jaune.
En sortant, l'homme en jaune présenta des excuses à la serveuse qu'elle fit semblant de ne pas entendre.

mercredi 1 mai 2013

Couleurs du temps

Tandis que certains défilent courageusement sous les nuages du 1er mai, voici une proposition de distraction sur canapé. 


Au long de cinq conférences passionnantes de 1h30, Michel Pastoureau, directeur d’études à l’École pratique des hautes études où il occupe la chaire d’histoire de la symbolique occidentale, nous entraine dans son époque de prédilection pour une exploration des couleurs au Moyen Âge.

mardi 23 avril 2013

L'essentiel est de participer

Auditeur de Michel Onfray expérimentant la tentation d'en finir


A retrouver sur l'édifiant "dossier" présenté aux zinfos de la télévision publique.

dimanche 21 avril 2013

Je est presque un autre

Assis dans le jardin nous étions au soleil, arrosés par une chaleur douce, à l'abri de la brise mesquine qui continue malgré le printemps à s'infiltrer dans les cols.
Couple Under An Umbrella, 2013
A l'intérieur de l'immense bâtiment de verre, on pouvait apercevoir les corps gigantesques de vieilles personnes installées sous un parasol, la tête du vieux reposant sur la cuisse de la vieille, tandis qu'elle se tient assise, les deux mains à plat sur le sol pour supporter le dos. Ils étaient comme à la plage, en maillots de bain. Ils ne se regardaient pas, mais la main du vieux accrochée au bras de la vieille donnait une idée de la tendresse qui vient quand on a fini de faire la somme des déconvenues.
A ce moment-là, une fille est arrivée et nous a demandé d'éteindre les cigarettes. Il est interdit de fumer dans le jardin. Dix minutes plus tard, une autre fille a claironné de quitter la Fondation en raison de la manifestation qui allait passer sur l'avenue. Dehors, les anti se rassemblaient armés de drapeaux et de banderoles et se dirigeaient en hordes vers la place Denfert. La foule venue pour l'exposition n'avait plus qu'à choisir son camp.
Mais nous avions terminé notre visite de la Fondation Cartier qui présente actuellement les sculptures hyperréalistes de l'artiste australien Ron Mueck. La Fondation est une vitrine, d'ailleurs il n'y a pas de cimaises me faisait remarquer mon compagnon, comme si la vocation du lieu n'était pas exactement la diffusion de l'Art.
Les oeuvres de Ron Mueck, ici peu nombreuses mais suffisamment éloquentes, figurent l'être humain dans sa condition et non - comme celles de Duane Hanson - dans son environnement social. L'artiste joue sur les proportions, du monumental au modèle réduit d'humain, peut-être parce qu'une représentation à l'échelle aurait détourné le spectateur de ce que l'oeuvre est censée inspirer. L'hyperréalisme à cela de compromettant qu'il oblige le spectateur à se regarder lui-même. Et d'ailleurs il se voit, et d'ailleurs il s'y retrouve. C'est insupportable.
Ce qu'il y avait de beau à observer, c'était le public. Visiblement étonnés par la précision du détail, les gens se tortillaient autour des oeuvres - cernées d'un trait tracé au sol et à ne pas dépasser -, surveillés de près par des gardiens interdisant l'approche et la photo. De fait, c'est devant la vidéo de 52 minutes présentant la conception et la fabrication des oeuvres que se rassemblait la foule. 52 minutes pourtant, ce n'est pas rien. Pour comprendre la finesse de la peau, la densité des pores, la couleur des veines, il fallait voir Ron Mueck en action, travaillant la glaise, fabriquant des formes, décollant des contre-moules, avec lenteur et minutie, et surtout dans une grande économie de paroles. A ce titre, on peut dire que ses oeuvres lui ressemblent.
Chez Mueck, il n'y a pas d'humour. La précision de son travail en fait un artisan, un technicien de haute volée, mais - s'il n'y avait cette multitude d'interdictions de la Fondation Cartier - était-il nécessaire d'entrer dans son processus créatif ?
Drift, 2009
Woman with shopping, 2013
Les personnages représentés inspirent. Là, une femme d'un mètre de haut, portant un nourrisson dont on n'aperçoit que la tête sortant de son manteau, les mains chargées de sacs de provisions (des canettes de bière surtout); ici, un homme nu assis à l'avant d'une barque, vert de froid, le regard baissé comme s'il avait renoncé à chercher un signe; là encore, un homme allongé les bras en croix sur un matelas pneumatique accroché à la verticale... Toutes ces représentations nous parlent de solitude, de vanité, de fausses croyances, de conditions humaines désenchantées. Elles ne dénoncent rien, ne font pas de politique, elles nous montrent quelque chose qui gigote à l'intérieur de nous, quelque chose d'énorme ou de minuscule. Ron Mueck n'est pas un drôle, il est austère, mais compatissant quand même. Ses corps sont des enveloppes, des véhicules. Mais aussi des marionnettes, des pantins qui jouent aux dés. Comme nous.



dimanche 14 avril 2013

Aimer les fleurs


Jacques Demy, une exposition rafraîchissante à la Cinémathèque Française

mardi 9 avril 2013

Amer à mort

J'ai toujours eu peur de mourir. Précisément, j'ai toujours eu peur de quitter la vie et de ne plus sentir le soleil me cuire les épaules, ni l'herbe verte me chatouiller, ni la mer me porter. La vie est sensationnelle.
De fait, souvent je m'interroge sur la fin puisqu'il faudra de toute façon y passer. Comment la mort va-t-elle m'attraper, comment va-t-elle m'arracher ?
Si le modus moriendi suit la règle selon quoi telle j'ai vécu telle je mourrai, je me demande lequel de mes vices, laquelle de mes conduites finira par avoir ma peau.
Pourtant, se protéger de tout est le meilleur chemin vers l'hospice où je ne m'imagine pas assise à moitié immobile dans un fauteuil roulant, la bouche ouverte et bavant sur mes genoux, finissant ma vie dans un flottement neuroleptique. Me vient alors à l'esprit une scène d'incendie, une noyade, un accident arrivé trop tôt. Mais la vie, qui ne m'a réservé que ce que j'étais capable de supporter, ne m'enverrait pas au trou avec autant de violence, ce serait trop décevant.

C'est en voyant la photo de Michel Houellebecq à la Une de Libé du 2 avril qu'ont ressurgi ces pensées funèbres.
Michel Houellebecq
S'il faut se fier aux apparences, Houellebecq se consume: son teint plombé, ses yeux creusés, ses joues coulant sur son squelette comme une vieille bougie... L'un des plus grands écrivains de ce siècle est en suicide permanent.
Le voyant décharné et lugubre, nulle envie de le plaindre ni de l'accabler. Son visage, un parmi des millions, affiche sa perméabilité à la douleur, donne la mesure d'attentes non satisfaites et son désamour d'avec la vie. Qui le lui rend bien. Ou l'inverse.
Ainsi, ce styliste merveilleux n'aura eu que la chance d'être doué, sans que pour autant cela semble apporter de baume à son coeur. Le talent n'est pas suffisant. Sa réalité est indifférente aux joies simples: le soleil, l'herbe verte, la mer, il s'en fout, il n'a pas d'illusions. La lucidité, parfois, est insoutenable et la proximité de la fin, encore plus.

vendredi 5 avril 2013

Après la Bombe

« Je rentrai à l'hôtel, retombant sur moi-même, méditant amèrement sur le rôle des hommes d'aujourd'hui, pauvres vainqueurs domptés, en déroute devant le triomphe féminin qui éclate partout; gouverneurs gouvernés; ex-maîtres de maison faisant le marché, comme Jouhandeau, dont l'esclavage explique ses admirables portraits d'Élise (Marcel est lâche, comme tous les hommes; ce qui le sauve, c'est qu'au dernier moment, il se révèle, par la sensibilité, plus femme que les femmes...).

Voilà revenir l'aurore d'un matriarcat primitif, celui d'après la Bombe, pensais-je. Don Juans ou maquereaux, que tant de poncifs nous montraient dans leur majesté, leur despotisme, ne sont que de pauvres filles soumises, qui ont abdiqué. La grève récente des femmes, en U.S.A., réédition de Lysistrata; la démocratie, chantage des faibles, aligne la Femme sur les ex-vaincus, les Noirs, les gens de maison, les prolétaires, les enfants, tous ces libérés devenus maîtres. La masse changera de composition, mais restera une masse; cela s'appelle révolution, mot dont l'étymologie indique la nature : retour au point de départ. Les femmes, elles, se tireront d'affaire, perfectionneront leur pompe aspirante. Je revois ces beaux cultivateurs berbères, descendus du Rif, amenés de force aux souks par leur épouses; je les rencontrais à Tanger, poussés par elles, entrant dans les boutiques, s'y ruinant en colliers inutiles, en soies voyantes, en tissus d'ameublement hideux; de retour à la maison, leur belle prestance, ils la laissaient sur le seuil; ils rentraient au bagne ».

Venises (§ 1963)- Paul Morand

mercredi 3 avril 2013

Entrechats de Venise



video

Répétitions - Palais Grimani - Venise


De l'origine du pataud (?) :
« Ces chats vénitiens ne se dérangent jamais, eux non plus, n'ayant rien à redouter des voitures; ce que je reproche aux chats, c'est de ne pas dire bonjour. Les chats vénitiens ont l'air de faire partie du sol; ils n'ont pas de collerette; leur ventre est un biniou dégonflé, dans cette cité sans arbres ils ne savent plus grimper; ils sont dégoûtés de la vie, car il y a trop de souris, trop de pigeons ».

Venises - Paul Morand


lundi 25 mars 2013

Sogno di ragazza


On en rapportera des perles de verre, de la dentelle et peut-être des ampoules; de la pluie dans le cou, du brouillard dans les cheveux et peut-être une nouvelle paire de bottes en caoutchouc. On a mis Thomas Mann dans le sac pour l'ouvrir dans l'avion et peut-être le laisser là-bas.
D'ici demain, il reste encore du temps pour en rêver.

mercredi 20 mars 2013

Des torchons


« Ah ça alors !! »
« Oh! le vilain » 
« L’enquête de Mediapart a révélé.... » 
Depuis hier, on n’entend que cela sur France Inter. Depuis hier, on dépèce, on se repaît de la carcasse d'une bête qu'on n'a pas chassée.
Et pas que sur France Inter. Il n’y a qu’à lire Libé, Le Monde, Le Figaro... Partout ailleurs qu’à Mediapart on fait des « ça alors! », comme réveillé brutalement d'un épisode neigeux cataclysmique mais tellement moelleux pour les consciences. On joue les surpris, on dit qu'on ne savait pas...

Une affaire Cahuzac ne montre pas la corruption des politiques, on le savait, elle nous met le nez sur la collusion des journalistes avec le pouvoir et nous rappelle, si c'était nécessaire, que nous sommes les moutons d'un berger qui a peur du noir.
En conséquence, on devrait requalifier le titre de journaliste et retirer leur carte de presse -avec avantages fiscaux afférents - à tous ces bateleurs de la presse officielle. Une idée à soumettre au prochain ministre du budget.

lundi 4 mars 2013

Play again

L'enlèvement de Proserpine - Le Bernin
Dans son ouvrage Je t'aime à la philo - Quand les philosophes parlent d'amour et de sexe*, Olivia Gazalé écrit :

Pour Kundera comme pour Bataille, « l'amour physique est impensable sans violence ». Une violence qui n'a pourtant rien à voir avec la sauvagerie animale. Le cochon, qui ne connaît pas l'interdit, ne peut jamais désobéir, tandis que l'homme, lui, se fixe des règles qu'il est libre de transgresser. Il est donc le seul être capable de ce « jeu alternatif de l'interdit et de la transgression » qui constitue le fond de l'érotisme. Violer un interdit, ce n'est pas régresser à l'état naturel, mais au contraire réaffirmer en creux la validité de cet interdit. Loin d'être bestial, l'érotisme témoigne d'un rejet de l'animalité. La proposition se vérifie lorsque l'on considère l'importance accordée à la beauté physique des partenaires sexuels. Par-delà la subjectivité des goûts, il existe un idéal universel de beauté, qui consacre l'effacement de l'animalité visible. Un corps nous paraît d'autant plus désirable qu'il dissimule au mieux les fonctions physiologiques, la mécanique des organes et tout ce qui évoque la bête non répudiée.
* Ed. Robert Laffont

dimanche 24 février 2013

L'eau croupie du bénitier


Ils étaient montés aux abords du Jardin des plantes. C’était une nombreuse famille : un couple de vieilles personnes, de jeunes adultes et des petits enfants. Ils s’étaient tous installés au fond du bus et quand les enfants s'agitaient, leurs parents faisaient des « chuuttt » et les enfants s’exécutaient. Dehors, la neige continuait de tomber, mais de plus en plus fort, et le vent soulevait les flocons presque à l’horizontale. Assis juste derrière nous, le couple de vieilles personnes commentait le décor : la fac de Jussieu « qu’on aurait dû foutre par terre au lieu de la retaper ». Ensuite, ils s’étaient demandé quand ils iraient à la messe et le mari avait dit à sa femme : « Si je ne peux pas y aller ce soir, j’irai demain matin ».
"La Nona Ora" - Maurizio Cattelan
Le chauffeur du bus, un gros type blond au teint gris, m’avait jeté un œil mauvais quand j’étais montée. Il craignait la resquille ou bien c’était la neige qui l’agaçait mais, vu son air, on avait tous intérêt à composter nos tickets. C’est à l’arrêt de la rue des Écoles qu’il avait trouvé de quoi faire appliquer la loi : une femme noire était entrée sans payer. Elle tentait de s’expliquer tout en avançant dans le bus et restait là, debout, accrochée au dossier d'un siège vide, tandis que ses deux petits garçons regardaient autour d’eux sans rien dire. C’est à ce moment-là que le chauffeur a coupé le moteur. Il attendait qu’elle se décide à payer ou à descendre. Elle a parlé du froid et tenté de faire comprendre qu’elle s’était trompée de ligne.
Dans le bus silencieux et tous feux éteints, comme une énorme vague la famille installée à l’arrière a commencé à gronder. « Descendez ! » qu’elle gueulait, « allez-vous en ! ça suffit maintenant ! Vous n’avez qu’à payer, non mais ohhhh ! Toujours les mêmes qui paient pour les autres...». Rassemblée dans un même chœur, cette belle famille qui irait à la messe le soir ou bien le lendemain matin, s’accordait pour éjecter du bus cette femme et ses enfants.
Je me retournai vers ces gens qui portaient tant de justes certitudes dans la voix et regardai la plus jeune des femmes, celle que je voyais de profil. Cette occasion, c'était comme si elle l'attendait. Il fallait faire justice, défendre l'ordre et la morale. Au moment où j'allais dégainer trois tickets et lancer une vilaine caillasse dans ce bénitier, les contrevenants franchissaient les portes et disparaissaient sous la neige.
Le bus est reparti et, en me levant pour descendre à l'arrêt suivant, m'est venue une pensée subite pour Benoît XVI. Sa démission était inéluctable, les catholiques sont morts.

mardi 19 février 2013

Magical moment


Je trouvai ma collègue occupée à plier une feuille de papier. Elle avait entendu un enfant pleurer et, persuadée qu’il s’ennuyait, elle s’était mise à la confection d’un origami qu’à l’école maternelle on appelle le pliage « coin-coin ». Tout en se perdant un peu dans l’ordre des plis, elle me dit en souriant: « Je lui fabrique son magical moment ».
« Son quoi ?! » demandai-je.

Photo : Lee Eunyeol
Elle avait tout appris lorsqu’elle était employée chez Disneyland, en Floride, puis à Paris. Elle connaissait les techniques d’approche du public et comment on parvient à lui faire dépenser un peu plus – pour une photographie de groupe par exemple – ou comment on procède pour le diriger vers tel ou tel restaurant du site.
Au milieu d’un programme touffu d’arguments de vente, mais aussi de fidélisation, il y avait ce magical – and mysterious – moment durant lequel chacun des membres de l’organisation s’activait à générer des interactions avec le public de sorte que son passage en ces lieux reste inoubliable.

En l’occurrence, grâce au pliage « coin-coin », ma collègue créait une connexion avec un individu. La journée de l’enfant allait revêtir un caractère unique grâce à cette attention personnalisée, grâce à ce geste que j’avais cru spontané et désintéressé et qui ne l’était absolument pas. Bien qu’élément d’une machinerie précise, elle prétendait y trouver en contrepartie le bénéfice d'une certaine reconnaissance. Une étincelle dans l'oeil, un sourire... L’enfant ne l’oublierait pas, elle. Or, il se souviendrait d’elle dans un contexte et non d’elle en tant qu’individu.
En la regardant tester son pliage avant de le donner à l’enfant, je me disais que la nature même de l’acte de donner, aider, écouter, partager, participer, amuser, accompagner, avait été pillée et catégorisée sous l’intitulé magical moment ™. Tout, absolument tout ce qui peut provoquer une émotion positive, un sentiment agréable, dans le cadre d’une relation humaine, avait été organisé, cadré, labellisé. Et retiré à l’humain.
Le gamin s’était calmé en recevant le « coin-coin ». Au moins pour un moment, on avait eu la paix.