vendredi 2 novembre 2012

Tout est pré-histoire

Le 17 janvier 1994, la terre a tremblé à Los Angeles. Il était 4h30 du matin et je dormais. Précisément, c'était un cauchemar qui m'occupait. Dans le sommeil, au milieu des rêves, de drôles d'images se glissent parfois, comme si d'une manière symbolique elles se battaient contre le sommeil pour nous en faire sortir. Quand on est venu me tirer de mon lit en criant earthquake!, rien ne me semblait plus urgent que dormir. Des lueurs venant de l'extérieur éclairaient vaguement la moquette et je vis que le sommier s'était déplacé au milieu de la chambre, que tout ce qui était suspendu ou posé la veille au soir jonchait désormais le sol. Après avoir attrapé nos vêtements, nous avons dévalé l'escalier de secours dans une obscurité complète et sorti la voiture du sous-sol. Une fois garés à l'abri - dans une rue à distance des bâtiments - nous avons écouté les informations à la radio, tandis que du supermarché tout proche et ouvert jour et nuit s'échappaient des silhouettes désorientées. Plus d'électricité, plus d'alarme. Portes automatiques bloquées, vitres brisées.
La radio répétait des consignes de survie et tandis que surgissaient sur l'horizon des explosions et des incendies, la ville restait étrangement silencieuse et sombre. L'épicentre était tout proche de nous. Des répliques persistaient, on évoquait le big one - comme ils disent - cette commotion fatale qui les excitait tous et qui pouvait survenir à tout moment. Tout était possible, tout était impensable. On a imaginé s'enfuir. Mais jusqu'où et comment ?
Le réservoir de la voiture était vide.
Nous sommes partis à la recherche d'une pompe à essence mais, sans électricité, aucune n'était utilisable. Nos tentatives ordinaires de retirer de l'argent, acheter à boire, téléphoner, étaient devenues impossibles. Nous prenions conscience que nous étions tenus par des machines et totalement dépendants du flux jusqu'ici constant de l'énergie. Quand le jour s'est levé, les poteaux électriques vibraient encore et le bruit métallique rappelait celui des drisses grinçant sur les mâts des bateaux. Nous étions en pleine pétole sur un vaisseau fantôme.
De retour à la maison, le générateur alimentait la radio qui diffusait en boucle des informations censées nous rapprocher du « risque zéro », programme aussi obsessionnel que vain chez ce peuple ultracivilisé.
Dans cette mégalopole américaine parmi les plus modernes, les plus équipées, les plus habitées, baignée en permanence par un soleil strident, un séisme d'une magnitude de 6.7 avait fait de nous des déshérités car, pour nous, la terre ne serait plus jamais ferme à cet endroit-là. Ainsi, tout ce qui jusqu'à ce jour avait paru stable et fiable prenait un air d'intranquillité.
Ce n'est que beaucoup plus tard, quand les vibrations laissées par un camion qui passe nous troublent au-delà du raisonnable, que l'on prend la mesure du traumatisme. On croit l'avoir absorbé, oublié, anéanti, mais il respire encore. Ensuite, où que l'on aille, on ne peut plus jamais se sentir autrement que minuscule, fragile et dramatiquement mortel.


6 commentaires:

  1. tellurique /te.ly.ʁik/ ou /tɛ.ly.ʁik/ masculin et féminin identiques

    1. Relatif à la terre ou au sol.
    . Vous avez réussi votre journée. Priez pour ne jamais vous réveiller après ces instants inoubliables, mais ne vous faites pas d’illusions: Plusieurs secousses telluriques ont été signalées dans cette région, la mort vous prendra lorsque vous serez affaibli.— (Marquis de l'Orée, Géographie des Marais, L.W-O, 2033, p. 167)

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  2. Morale (un peu désespérante) de cette traumatisante expérience : dans une société ultracivilisée, il faut une ultraexpérience (potentiellement létale) pour prendre conscience de notre ultrafragilité…

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    1. A la suite de ce séisme, de nombreux Californiens sont partis s'installer en Floride tandis que des Mexicains sont arrivés en masse. On peut déduire que la misère quotidienne est plus traumatisante qu'un risque sismique finalement assez rare à ce niveau-là. Pour une Européenne de l'ouest, ce n'est pas la même chanson !

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  3. En Floride ils ont trouvé des cyclones... qu'ils vont laisser aux Cubains pour aller?...

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