dimanche 11 novembre 2012

Rien à regretter


Jusqu’à ce que ma référence masculine m’apprenne que si je tombais en panne sur le périf je serais obligée d’appeler une dépanneuse et non un ami, je trouvais la condition de célibataire logistiquement difficile. Durant mon enfance, on m’avait enseigné que c’était un bonheur d’avoir un mari bricoleur et c’est cet aspect de la vie de couple qui me semblait le plus irremplaçable. Si je trouvais bien des avantages au célibat, j’avais conscience de ses limites. Et là, en une minute, tout a basculé : je n’avais vraiment besoin de personne puisque même un débrouillard de première ne pourrait me secourir sur la bande d’arrêt d’urgence.
Tout en sirotant son café, ma référence masculine me dit : « La vie de couple anéantit l'individu, le détruit. On passe son temps à écraser l'autre. Il n’y a que les célibataires pour en avoir envie. Ce qui est sûr, c’est que si je quittais ma femme je vivrais évidemment tout seul ».
Au même endroit la semaine suivante se trouvait une amie : « Je crois que les hommes et les femmes n’ont rien à faire ensemble. Ce sont deux mondes tellement différents. Mon mec je pourrais bien m’en passer… C’est presque accessoire au fond ».
En regardant le fauteuil vide où ces deux-là s’étaient assis, je me demandais pourquoi alors ils persistaient. J’étais tentée de les plaindre, non parce qu’ils semblaient insatisfaits mais parce qu’ils préféraient, quand même, supporter de ne pas être exactement à l’endroit qui leur convient.

Photo : Bara Prasilova - Couple
Ce que ces gens avaient de commun c’était l’âge – presque 50 ans – et le fait d’être parents. Ce qui semblait les retenir c’étaient les enfants, la nécessité de leur offrir les apparences de la stabilité et, plus profondément, une espèce de lassitude, une fatigue. Ceci valait autant que cela.
L’un comme l’autre se projetaient quand même, lui dans la solitude et la réduction progressive de tout élément de confort, et elle dans une vie communautaire avec d’autres filles. Si l’un glissait mollement vers sa tombe, l’autre rêvait d’un gynécée gloussant.
A les écouter, je prenais conscience d’avoir évité le pire ma vie durant, car si l’amour bénit les couples pendant les premières années de vie commune, ces deux combattants ne reconnaissaient pas ce qu'ils avaient été dans ce qu’ils étaient devenus.
Qu’est-ce qui avait bien pu leur arriver ? Je gardais plutôt de bons souvenirs de mes propres expériences et trouvais ailleurs que dans l’écrasement d’un tube de dentifrice les raisons de mes sorties de piste. Mais comment alors la vie de mes deux amis était-elle devenue si inintéressante ? N’y aurait-il que des associations uniquement temporairement cohérentes ?

Pour être vivable, le couple a besoin d'accommodements. On abandonne petit à petit les habitudes acquises chez nos parents, à la cité U et, de jour en jour, on se surprend à ranger sa tasse dans le lave vaisselle au lieu de l’oublier au fond de l’évier. On ne lit plus au lit parce que la lumière est gênante pour l’autre, on concède de regarder un match de foot à la télé, on accepte de peindre une porte en vert alors qu’on déteste cette couleur. Et puis enfin, quand l’amour s’essouffle, la résignation prend sa place.
Ceux de mes amis qui ont passé 15 ou 20 ans ensemble sont devenus des colocataires l’un pour l’autre. Souvent, lorsque les enfants sont partis, ils ont repris une sorte d’indépendance, voyagent séparément, développent de nouvelles amitiés. En secret ou pas, ils entretiennent des relations adultères peu engageantes et retrouvent un temps le goût de la séduction. A la vie de couple souffreteuse s’offrent ces pansements qui n’obligent à rien mais ravivent le désir d’exister pour soi-même, sans pour autant s’en aller.
Malgré tout, les célibataires – et particulièrement « la » célibataire – restent des mystères pour les autres. A la fois on leur envie de n’en faire qu’à leur tête et, quand on ne craint pas qu’ils perturbent la tranquillité des ménages, on leur attribue toutes espèces de maladies telles que l’égoïsme, un caractère impossible, la frigidité ou une anatomie déficiente, voire une homosexualité non révélée. Eternels invités impairs des dîners, on s’arrange pour leur présenter un autre déshérité, de manière à former une paire susceptible de s’accorder au modèle le plus représenté. Ainsi, le couple qui reçoit fait sa bonne action du mois, évalue au passage sa propre solidité (quand le célibataire est séduisant) et se distrait à l’évocation de turpitudes jugées adulescentes, sans oublier de se demander pourquoi il est encore tout seul alors qu’il est tellement sympa. C’est ce jugement qui est un frein : le célibataire n'a a priori aucune crédibilité sociale.

Le célibataire quant à lui, s’il est heureux chez lui, dans son travail et au volant de sa voiture deux portes, n’ignore rien des soupçons qui planent sur lui. Socialement, il est l’un des contribuables les plus dégraissés par les impôts et une cible des plus sollicitées par les sites de commerce électronique, de vacances communautaires avec individus du même genre et, puisque supposé délabré psychologiquement – qu’y a-t-il de pire que la solitude ? – passe pour le client idéal. Moins résistant à la frustration, il est aussi plus facile à convaincre car seul à décider. Ce n’est donc qu’au cœur de son univers intime, dans son pyjama en pilou et au milieu d’un désordre sans contraintes qu’il est le moins contestable et probablement le plus envié. A juste titre.
Finalement, dès que la pérennité de l’espèce a été assurée, l’individu n’a plus de raisons de s’obliger à s’ennuyer. A moins que des difficultés économiques s’y opposent, vivre chacun chez soi semble l’alternative idéale à l’épanouissement personnel et, par voie de conséquence, du couple.
Le célibataire idéaliste n’a plus de raison de pleurer sur sa bande d’arrêt d’urgence, il n’est pas plus seul ni démuni que les couples intra muros. Au contraire, il est peut-être l’initiateur d’un genre de vie qui fait de l’amour la motivation unique et durable de la relation, quitte à multiplier par deux les biens de consommation.

13 commentaires:

  1. Excellent ! J'apprécie d'autant plus que ma pacsée et moi même vivons dans le même immeuble, moi au premier, elle au sixième, en union libre et que nous ne souhaitons pas d'enfants. Personne ne nous comprend.Évidemment.A tous cela parait étrange. Ca cache forcement quelque chose...Mais c'est bon d'être incompris. Pierre

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    1. Moi, moi, moi. Ma pacsée. Moi. Moi-même. Même. Moi. Moi au-dessus. Elle en-dessous.
      Votre style, lui, est facilement compréhensible.

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    2. Peut on parler de style?! Certainement pas. Des mots sincères et très maladroits. Comme Mooooaaaa.Pierre

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  2. Super élégant Pierre. J'espère qu'elle apprécie "la pacsée". Mais pourquoi le même immeuble ? Pourquoi la nécessité de ce pacte officiel ? Après tout, si la semi-liberté vous convient.

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    1. Grâce vous soit rendue cher F.

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    2. Sous le signe du V(Wi !)

      Excellent billet -)

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    3. @ lucm-reze,

      Coïncidence ? Un groupe de petits-bourgeois-parisiens-cadres-salariés- banquiers-du-front-office-tres-propres-sur-eux (imbeciles auxquels je fais les poches pendant les 6 mois les plus froids l'année en leur prodiguant des conseils qui me permettent de glander et lire au soleil les 6 autres mois) - se sont plaint aujourd'hui de mon manque d'élegance ! Il y a en France des mots qui ne disent pas : certains osent bien dire "ma" femme, mon "epouse", "ma" moitié". Alors ironiquement pourquoi pas "ma" pacsée ! Certaines parlent bien d'accommodations plutôt que d'accommodements, ce qui a peu d'importance tant le plaisir à les lire est grand. Enfin en réponse à vos deux questions : Hasard puis necessité. Je souhaite à tous une semi liberté comme la mienne.Pierre

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    4. Pierre, merci. Les accommodements sont bien plus adaptés à la vue et mes "accommodations" méritent une bonne correction.

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  3. Beau texte dont la franchise "n'aide pas" ("My Prince Will Come", etc.)!
    ;-)

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  4. Excellent !! Etant invité à un mariage le mois prochain, je me propose de glisser en lousdé la photocopie de cette prose caustique dans les poches des jeunes mariés. Sans doute le meilleur cadeau à leur faire.
    Mais non ! Il vaut mieux que je le leur adresse immédiatement...On peut encore les sauver !

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    1. Mon cher Mister H, surtout n'essayez pas de les sauver ! L'expérience est une lanterne qui n'éclaire que le chemin parcouru...

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