mardi 27 novembre 2012

Coproculture

Sur son blog, Constantin Copronyme cite puis commente cela :

Le grand style 22

"J'ai ressenti une violente envie de chier."
(Annie Ernaux, L'Événement — in Écrire la vie, Gallimard/Quarto, p. 308) 
C'est un peu court, Madame, comparé aux quelque soixante-dix pages du premier chapitre de Lauve le pur. Chez Millet, la débâcle intestinale prend des dimensions picaresques et métaphysiques. Le souffle et le style peuvent susciter, on le comprend, une certaine jalousie de la part des écrivaillons constituant le gros du houraillis qui clabaude à vos côtés et réclame sa curée.

Il y a quelques années, j'avais tenté de lire « Se perdre » de Annie Ernaux. Sans attendre la page 99, j'avais déjà placé l'objet sur un site de ventes d'occasion en espérant au moins me faire rembourser cet achat malheureux. Hélas, ce navet n'avait intéressé personne et j'ai fini par le cacher pour ne plus le voir.
Le billet de Constantin Copronyme a réactivé ce vieux sentiment de rejet voire d'écoeurement pour une certaine littérature féminine sans grâce, hommassinée par la nécessité de jouer des  biceps sur le ring de la foire aux livres ou pour l'attribution de prix littéraires. Le style d'Annie Ernaux est carnassier et naturiste. Elle montre de la voracité, de l'outrance, dévoile ses plis et replis pour donner de la matière. Cette sorte de débauche intime mais sans talent est un symptôme. Les sphincters ne tiennent plus. 
Dans les années 60, Piero Manzoni s'était fait remarquer pour son oeuvre intitulée Merde d'artiste dont l'argument consistait à réfléchir sur la valeur de l'art, dans la lignée des ready-made de Marcel Duchamp. Ainsi toute production artistique, production issue d'un artiste jusque dans ses déjections, serait un geste artistique inestimable. L'acte de création, réalisation humaine sublime par nature, offrirait donc à tout individu suffisamment malin d'accéder à la notoriété avec la bénédiction de tous, au prétexte que l'artiste peut tout se permettre. Avec sa boite à caca, Manzoni semble se moquer du public, mais pose tout de même une question pertinente. Quant à la cyprine d'Ernaux lâchée au quatre vents, si elle excite le chaland ce n'est que pour un effet sans conséquences hormis sur le Guinness' book des imposteurs.

mercredi 14 novembre 2012

Fancy, smart and frenchy



Mesparrow une fille à suivre


dimanche 11 novembre 2012

Rien à regretter


Jusqu’à ce que ma référence masculine m’apprenne que si je tombais en panne sur le périf je serais obligée d’appeler une dépanneuse et non un ami, je trouvais la condition de célibataire logistiquement difficile. Durant mon enfance, on m’avait enseigné que c’était un bonheur d’avoir un mari bricoleur et c’est cet aspect de la vie de couple qui me semblait le plus irremplaçable. Si je trouvais bien des avantages au célibat, j’avais conscience de ses limites. Et là, en une minute, tout a basculé : je n’avais vraiment besoin de personne puisque même un débrouillard de première ne pourrait me secourir sur la bande d’arrêt d’urgence.
Tout en sirotant son café, ma référence masculine me dit : « La vie de couple anéantit l'individu, le détruit. On passe son temps à écraser l'autre. Il n’y a que les célibataires pour en avoir envie. Ce qui est sûr, c’est que si je quittais ma femme je vivrais évidemment tout seul ».
Au même endroit la semaine suivante se trouvait une amie : « Je crois que les hommes et les femmes n’ont rien à faire ensemble. Ce sont deux mondes tellement différents. Mon mec je pourrais bien m’en passer… C’est presque accessoire au fond ».
En regardant le fauteuil vide où ces deux-là s’étaient assis, je me demandais pourquoi alors ils persistaient. J’étais tentée de les plaindre, non parce qu’ils semblaient insatisfaits mais parce qu’ils préféraient, quand même, supporter de ne pas être exactement à l’endroit qui leur convient.

Photo : Bara Prasilova - Couple
Ce que ces gens avaient de commun c’était l’âge – presque 50 ans – et le fait d’être parents. Ce qui semblait les retenir c’étaient les enfants, la nécessité de leur offrir les apparences de la stabilité et, plus profondément, une espèce de lassitude, une fatigue. Ceci valait autant que cela.
L’un comme l’autre se projetaient quand même, lui dans la solitude et la réduction progressive de tout élément de confort, et elle dans une vie communautaire avec d’autres filles. Si l’un glissait mollement vers sa tombe, l’autre rêvait d’un gynécée gloussant.
A les écouter, je prenais conscience d’avoir évité le pire ma vie durant, car si l’amour bénit les couples pendant les premières années de vie commune, ces deux combattants ne reconnaissaient pas ce qu'ils avaient été dans ce qu’ils étaient devenus.
Qu’est-ce qui avait bien pu leur arriver ? Je gardais plutôt de bons souvenirs de mes propres expériences et trouvais ailleurs que dans l’écrasement d’un tube de dentifrice les raisons de mes sorties de piste. Mais comment alors la vie de mes deux amis était-elle devenue si inintéressante ? N’y aurait-il que des associations uniquement temporairement cohérentes ?

Pour être vivable, le couple a besoin d'accommodements. On abandonne petit à petit les habitudes acquises chez nos parents, à la cité U et, de jour en jour, on se surprend à ranger sa tasse dans le lave vaisselle au lieu de l’oublier au fond de l’évier. On ne lit plus au lit parce que la lumière est gênante pour l’autre, on concède de regarder un match de foot à la télé, on accepte de peindre une porte en vert alors qu’on déteste cette couleur. Et puis enfin, quand l’amour s’essouffle, la résignation prend sa place.
Ceux de mes amis qui ont passé 15 ou 20 ans ensemble sont devenus des colocataires l’un pour l’autre. Souvent, lorsque les enfants sont partis, ils ont repris une sorte d’indépendance, voyagent séparément, développent de nouvelles amitiés. En secret ou pas, ils entretiennent des relations adultères peu engageantes et retrouvent un temps le goût de la séduction. A la vie de couple souffreteuse s’offrent ces pansements qui n’obligent à rien mais ravivent le désir d’exister pour soi-même, sans pour autant s’en aller.
Malgré tout, les célibataires – et particulièrement « la » célibataire – restent des mystères pour les autres. A la fois on leur envie de n’en faire qu’à leur tête et, quand on ne craint pas qu’ils perturbent la tranquillité des ménages, on leur attribue toutes espèces de maladies telles que l’égoïsme, un caractère impossible, la frigidité ou une anatomie déficiente, voire une homosexualité non révélée. Eternels invités impairs des dîners, on s’arrange pour leur présenter un autre déshérité, de manière à former une paire susceptible de s’accorder au modèle le plus représenté. Ainsi, le couple qui reçoit fait sa bonne action du mois, évalue au passage sa propre solidité (quand le célibataire est séduisant) et se distrait à l’évocation de turpitudes jugées adulescentes, sans oublier de se demander pourquoi il est encore tout seul alors qu’il est tellement sympa. C’est ce jugement qui est un frein : le célibataire n'a a priori aucune crédibilité sociale.

Le célibataire quant à lui, s’il est heureux chez lui, dans son travail et au volant de sa voiture deux portes, n’ignore rien des soupçons qui planent sur lui. Socialement, il est l’un des contribuables les plus dégraissés par les impôts et une cible des plus sollicitées par les sites de commerce électronique, de vacances communautaires avec individus du même genre et, puisque supposé délabré psychologiquement – qu’y a-t-il de pire que la solitude ? – passe pour le client idéal. Moins résistant à la frustration, il est aussi plus facile à convaincre car seul à décider. Ce n’est donc qu’au cœur de son univers intime, dans son pyjama en pilou et au milieu d’un désordre sans contraintes qu’il est le moins contestable et probablement le plus envié. A juste titre.
Finalement, dès que la pérennité de l’espèce a été assurée, l’individu n’a plus de raisons de s’obliger à s’ennuyer. A moins que des difficultés économiques s’y opposent, vivre chacun chez soi semble l’alternative idéale à l’épanouissement personnel et, par voie de conséquence, du couple.
Le célibataire idéaliste n’a plus de raison de pleurer sur sa bande d’arrêt d’urgence, il n’est pas plus seul ni démuni que les couples intra muros. Au contraire, il est peut-être l’initiateur d’un genre de vie qui fait de l’amour la motivation unique et durable de la relation, quitte à multiplier par deux les biens de consommation.

mercredi 7 novembre 2012

Dehors - 1

Il faut sortir de chez soi, ne pas porter d'écouteurs et se préparer à une bonne surprise.

Sur le trottoir, une fille tourne une carte du métro en tout sens :
« Pffff, j'arrive jamais à lire une carte... Ce qui serait bien, c'est une carte sur laquelle est écrit : vous êtes ici ».


mardi 6 novembre 2012

La lutte s'organise

D'abord une présentation des avantages de l'objet :



Ensuite, comment inciter à l'utilisation de l'objet. Au top chrono, vous avez 60 jours pour le terminer.




vendredi 2 novembre 2012

Tout est pré-histoire

Le 17 janvier 1994, la terre a tremblé à Los Angeles. Il était 4h30 du matin et je dormais. Précisément, c'était un cauchemar qui m'occupait. Dans le sommeil, au milieu des rêves, de drôles d'images se glissent parfois, comme si d'une manière symbolique elles se battaient contre le sommeil pour nous en faire sortir. Quand on est venu me tirer de mon lit en criant earthquake!, rien ne me semblait plus urgent que dormir. Des lueurs venant de l'extérieur éclairaient vaguement la moquette et je vis que le sommier s'était déplacé au milieu de la chambre, que tout ce qui était suspendu ou posé la veille au soir jonchait désormais le sol. Après avoir attrapé nos vêtements, nous avons dévalé l'escalier de secours dans une obscurité complète et sorti la voiture du sous-sol. Une fois garés à l'abri - dans une rue à distance des bâtiments - nous avons écouté les informations à la radio, tandis que du supermarché tout proche et ouvert jour et nuit s'échappaient des silhouettes désorientées. Plus d'électricité, plus d'alarme. Portes automatiques bloquées, vitres brisées.
La radio répétait des consignes de survie et tandis que surgissaient sur l'horizon des explosions et des incendies, la ville restait étrangement silencieuse et sombre. L'épicentre était tout proche de nous. Des répliques persistaient, on évoquait le big one - comme ils disent - cette commotion fatale qui les excitait tous et qui pouvait survenir à tout moment. Tout était possible, tout était impensable. On a imaginé s'enfuir. Mais jusqu'où et comment ?
Le réservoir de la voiture était vide.
Nous sommes partis à la recherche d'une pompe à essence mais, sans électricité, aucune n'était utilisable. Nos tentatives ordinaires de retirer de l'argent, acheter à boire, téléphoner, étaient devenues impossibles. Nous prenions conscience que nous étions tenus par des machines et totalement dépendants du flux jusqu'ici constant de l'énergie. Quand le jour s'est levé, les poteaux électriques vibraient encore et le bruit métallique rappelait celui des drisses grinçant sur les mâts des bateaux. Nous étions en pleine pétole sur un vaisseau fantôme.
De retour à la maison, le générateur alimentait la radio qui diffusait en boucle des informations censées nous rapprocher du « risque zéro », programme aussi obsessionnel que vain chez ce peuple ultracivilisé.
Dans cette mégalopole américaine parmi les plus modernes, les plus équipées, les plus habitées, baignée en permanence par un soleil strident, un séisme d'une magnitude de 6.7 avait fait de nous des déshérités car, pour nous, la terre ne serait plus jamais ferme à cet endroit-là. Ainsi, tout ce qui jusqu'à ce jour avait paru stable et fiable prenait un air d'intranquillité.
Ce n'est que beaucoup plus tard, quand les vibrations laissées par un camion qui passe nous troublent au-delà du raisonnable, que l'on prend la mesure du traumatisme. On croit l'avoir absorbé, oublié, anéanti, mais il respire encore. Ensuite, où que l'on aille, on ne peut plus jamais se sentir autrement que minuscule, fragile et dramatiquement mortel.