samedi 8 septembre 2012

Philosophie de trottoir

Nous étions tous les deux sur le bord du trottoir sous les grands arbres du jardin public et il me disait : « Ah comme c'est triste, comme je vous plains ». Il s'était arrêté près de moi quelques minutes avant et observait en les commentant les manoeuvres de la dépanneuse. Il s'insurgeait, disait: « ça mérite la prison des trucs comme ça ». Je le regardais, un peu surprise par tant d'empathie, supposant que pour les anciens une voiture ce n'est pas rien, que c'est le travail de toute une vie. C'était un petit homme barbu avec des poils roux jaillissant sur l'arête du nez et un regard clair d'une extrême naïveté. Je lui ai demandé s'il habitait dans le quartier et il m'a répondu qu'il était SDF, que le jardin public était son QG, mais qu'il avait quand même un squat. « Ah bah oui ! ».

Il devait être vers les 3h du matin quand ils avaient frappé à ma porte. Quelques minutes plus tôt, l'air s'était empli d'une odeur âcre de caoutchouc brûlé. Le souvenir ancien, mais tenace, de la proximité d'une mort imminente dans les fumées d'une poussette en train de se consumer m'avait alors fait bondir de mon lit. Y avait-il un incendie dans l'immeuble? Ou alors c'était dans la rue, une roue qui brûle, un scooter, une voiture ? Ma voiture? Non! Je regardai par la fenêtre, mais à part quelques percées lumineuses sur les murs, rien. Pas âme qui bouge.
Je suis retournée dans mon lit, ai repris le navet dont je m'obstine à terminer la lecture et c'est là qu'ils ont frappé. Ils ont crié « Police !» comme si j'étais sourde et en leur ouvrant j'ai vu qu'ils avaient, encore plus que les manières et le bleu marine, la tête de l'emploi. Ils ont demandé si le véhicule immatriculé bzzz xx bz était bien le mien et, avant qu'ils m'annoncent la couleur, mon cerveau a associé l'odeur de caoutchouc à l'image de ma vieille Thunderbird*.
Elle avait brûlé. La brigade était sur le coup, il n'y avait pas de témoins, on ne savait pas ce qui s'était passé, pas de caméras dans cette rue. Ils ont pris mes papiers, m'ont questionnée sur l'assurance, supposaient a priori l'arnaque, ça se voyait. Puis ils m'ont dit de m'habiller et m'ont accompagnée sur les lieux.
Mon auto n'était plus qu'une carcasse squelettique, une espèce de sauterelle desséchée effondrée sur un mélange infect. L'arrière et l'avant des deux voitures voisines avaient fondu, la peinture de la grille du jardin public était roussie. Ma voiture, pourtant insignifiante, avait été visée et aucune autre.
Ils étaient cinq ou six policiers, en civil ou en uniforme, l'un prenait des photos, le talkie-walkie grésillait. Au même moment, un homme venait de sauter dans la Seine, deux d'entre eux sont partis sur leurs pétrolettes.
Le capitaine de la brigade, un grand type au crâne rasé où subsistait l'ombre d'un scalp planté bas sur le front, a fait l'éloge des moteurs Honda, increvables disait-il. J'ai fait remarquer que nous étions devant les restes de ma voiture, quand même.
On m'a proposé d'aller au commissariat pour déposer une plainte et je me suis retrouvée devant un inspecteur empêtré dans un nouveau logiciel, tandis que le capitaine cherchait pour moi une Honda sur les sites d'occasion. Comme dans les séries policières de la télé, il avait croisé les jambes sur son bureau et basculait dans son fauteuil comme un type qui en a vu, du moins c'était le genre qu'il se donnait. Il était question d'envoyer le labo pour analyses alors que je recensais intérieurement les hypothèses du désastre. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner, le labo ne viendrait que si un inspecteur avait un portable pour communiquer. Le capitaine a répondu qu'il n'était pas question d'utiliser son téléphone personnel puisque le commissariat n'en disposait pas. J'ai proposé le mien un peu pour me moquer, un peu pour qu'ils arrêtent leurs conneries. En m'indiquant la sortie, l'inspecteur m'a fait remarqué que je prenais les choses avec philosophie, alors que pour moi tout était absolument surréaliste.
Le lendemain, la dépanneuse faisait son office devant un Suisse en quatre-quatre blanc immaculé qui attendait pour prendre la place, coincé entre les klaxons d'automobilistes impatients et les hurlements de sa fille jurant que ça allait exploser à cause de l'essence. Des japonais prenaient des photos de la scène et le SDF me demandait finalement une petite pièce en s'engageant à mener l'enquête auprès de ses copains de la rue. 
En la voyant disparaitre au virage, je pensais au joli nuage rond au-dessus de l'autoroute. Pour un temps, ne pas avoir de voiture serait une trêve dans la lutte contre le racket de la police municipale, j'allai y gagner en tranquillité.

*petit nom de mon auto

11 commentaires:

  1. Ah, quelle histoire! J'en suis tout bouleversifié, non vraiment! Bon, il vous reste Billy.
    Courage et tonus pour vos mollets. Et puis, vous verrez, marcher dans Paris, c'est dééééélicieux, qu'ils disent...

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  2. "Pour se préserver de l'aigreur, du dépit et de
    la haine, il faut contracter l'habitude d'abaisser
    un regard spéculatif sur les événements humains,
    l'engouement et les petits dépits de notre
    espèce. Voit-on l'horloger s'irriter contre une
    montre dérangée? le médecin contre son malade
    ? le peintre contre ses modèles ?"

    Hérault de Séchelles

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    1. Oh la ! pas d'aigreur non. C'est bien plus polluant qu'une nappe de pétrole. Simplement une profonde sidération, une incompréhension totale. Mais tant qu'il n'y a pas mort d'homme...

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  3. C'est l'œuvre d'un soupirant éconduit. Je ne vois que ça.

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    1. Que j'aurais bien fait d'éconduire donc...

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  4. Ma chère V., je compatis. J'ai moi-même du abandonner aux mâchoires d'un ferrailleur mon coupé sport, non sans une certaine amertume (il s'était néanmoins fait arracher une portière par un poids-lourd passant devant chez moi, ce qui m'a valu de repartir littéralement la portière sous le bras, rendant le-dit coupé sport plus coupé et plus sport que jamais.

    R.I.P.

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  5. encore un coup de l'évêque Cauchon! non c'est pas drôle et je compatis à ta peine connaissant ton attachement à ton infatigable, increvable auto...

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    1. Il y a pire : la bonne-femme de la Préfecture qui me fait la leçon et me renvoie chez moi parce que la signature de mon permis n'est pas identique à l'actuelle. Non à 18 ans je ne signais pas comme maintenant! Tu vois ma chère amie, le pire c'est de se frotter à la bêtise administrative et à ses larbins. Le reste n'est que le déclencheur.

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  6. on passe du sidérant au kafkaien, remets toi vite!

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