samedi 22 septembre 2012

Impeccable

Fragment de "Cage"
Entrer au musée sans s'être documenté au préalable sur un artiste et sur son oeuvre est le risque que j'ai pris hier en me rendant au Centre Pompidou. Il y avait foule pour admirer la rétrospective Gerhard Richter qui s'y tient jusqu'à demain.
L'exposition intitulée « Panorama » présente l'ensemble de l'oeuvre de cet allemand de 80 ans dont on dit qu'il est un artiste majeur de l'art contemporain. J'ai donc traversé les salles naïvement, en ne connaissant de lui que cette phrase que, semble-t-il, il aime à dire : « je n'ai rien à dire et je le dis ». Or, chaque oeuvre ou presque est commentée sur le cartel qui l'accompagne, et étrangement ce sont des déclarations de Richter.
Dès l'entrée, on observe une grande variété de thèmes et de techniques ou l'hétéroclite l'emporte sur l'éclectique. Contrairement à d'autres artistes dont on distingue la progression ou les changements d'orientation au cours du temps, Richter propose un travail axé sur l'expérimentation incessante de médiums et de supports, ce qui donne une impression de beau bazar. Cependant, quoi qu'il fasse il le réussit, la technique est absolument parfaite, on se trouve devant des élaborations hautement triturées dont l'effet sur l'oeil est saisissant.
Tant sur les grands formats, merveilleux nuages dans la nuit, noirs et blancs floutés à la manière du sfumato, que sur les reproductions de photographies ou les photographies repeintes, on s'interroge à chaque fois sur ce que l'on voit. Le figuratif est dramatiquement réaliste et l'abstraction d'une densité incarnée. S'agit-il d'un cliché ou de peinture? On s'approche et, que la surface soit lisse ou griffée - découvrant ainsi de nombreuses couches de matière, on est devant une illusion optique qui agace l'oeil de sorte qu'il ne puisse se retenir de fouiller les profondeurs.
Par les cartels toujours, on situe l'artiste dans son temps et son histoire, indissociable du XX° siècle de l'Allemagne. Sa peinture témoigne des événements par l'usage qu'il fait des photos de famille, de l'enrôlement de ses oncles dans l'armée nazie, tandis que sa tante, débile mentale, était envoyée en asile psychiatrique dans le cadre du programme eugéniste. Plus loin, ce sont les portraits des terroristes de la bande à Baader, représentés alors qu'ils viennent d'expirer dans une obscurité qui suggère, interroge ironiquement sur la valeur des Idées par rapport à la vie.
En sortant de l'exposition, me restait l'éblouissement de la virtuosité, mais je ne rapportai chez moi aucune, absolument aucune émotion. M'est venue à l'esprit l'hypothèse que sans l'imperfection, le dérapage, l'asymétrie, le ratage - particularités sensiblement humaines, l'oeuvre d'art ne puisse être qu'un balbutiement, même si elle semble achevée.

8 commentaires:

  1. "M'est venue à l'esprit l'hypothèse que sans l'imperfection, le dérapage, l'asymétrie, le ratage - particularités sensiblement humaines, l'oeuvre d'art ne puisse être qu'un balbutiement, même si elle semble achevée."

    Réflexion très pertinente s'il en est. Et du coup me revient ce roman de Boris Vian publié sous Vernon Sullivan "Et on tuera tous les affreux"; c'est fantastique et décalé comme Boris Vian et ça développe à la lettre votre hypothèse, chère V.

    ps : deux toiles de Richter ne me laissent pas insensible, celle avec les 4000 rectangles et celle avec les lignes.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. D'accord. Mais en quoi les rectangles de couleur et les lignes ne vous laissent pas insensible ?

      Supprimer
  2. "Absolument aucune émotion" dites-vous. En êtes-vous si sûre? Ce sensible billet n'est-il pas le fruit d'une émotion (issue paradoxalement d'un "déficit d'émotion")? ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je m'attendais bien à cette remarque cher Monsieur Du Lorgnon !

      Supprimer
  3. on est devant une illusion optique qui agace l'oeil[...]

    Ça pique les yeux, en somme.

    RépondreSupprimer
  4. Votre question est indiscrète mais je vais y répondre (en édulcorant la relation émotive personnelle).
    J’ai connu plusieurs peintres dont j’aimais les toiles, ce dans des styles d’expression totalement opposés. L’un de ces peintres, pendant plusieurs années, n’a peint que des lignes horizontales : grande émotion pour moi, ces lignes quittaient la toile et filaient vers l’infini. Travail acrylique. Art éminemment ardu, pas une coulure ; pinceau en martre à trois poils. Ayant atteint un certain degré de confiance – ou de partage – j’eus droit de feuilleter ses grands cahiers de brouillons sur papier Canson, et je pénétrais dans le Saint des Saints : les années de travail préparatoire. Sur ces grandes feuilles étaient dessinés au crayon de bois ou au criterium, serrés en rang d’oignons, des ronds, des ronds, et encore des ronds. Des milliers et des milliers de ronds, alignés, de plus en plus parfaits.
    - Pourquoi ? avançais-je
    - Parce que pour faire des lignes longitudinales, il faut dessiner des milliers et des milliers de ronds jusqu’à parvenir au rond parfait. Après seulement, on peut s’aventurer à se lancer directement dans les lignes droites.


    Ps : et il semble bien que monsieur du Lorgnon ait parfaitement décelé (et dé-scellé) votre « absence d’émotion ». A preuve votre réponse en forme d’évitement.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, bien sûr, question indiscrète mais vous gardiez le choix d'y répondre. Votre expérience auprès de cet artiste dont vous parlez est unique. Unique dans le sens où c'est lui, c'est vous, c'est lui et vous. Mais si la sensibilité aux lignes "en fuite" est une chose, travailler des années sur le trait en est une autre. Disons alors qu'à l'infini tout se rejoint. Concernant l'oeuvre de Richter, la démarche artistique correspond-t-elle à l'exercice du geste parfait ou à la recherche d'une élaboration visuelle ? Compte tenu de la diversité des thèmes choisis, j'aurais tendance à penser que la 2ème hypothèse est la bonne. Si c'est donc la ligne horizontale et non le processus artistique qui vous émeut, en quoi vous émeut-elle ? (Là c'est franchement indiscret et vous pouvez garder pour vous la réponse).
      Quant à Monsieur Du Lorgnon, je ne lui réponds pas, en effet.

      Supprimer