mercredi 26 septembre 2012

Disgrâce

Aphrodite et Psyche
A la réflexion, la beauté dérange. A moins de s'y reconnaître, ce qu'elle révèle quand on l'observe ce sont nos travers, ceux que l'on ne s'avoue qu'en secret. Un peu comme ces confidents que l'on rejette une fois l'épreuve passée parce qu'ils ont été témoins de nos faiblesses, la beauté nous renvoie à notre conscience. Elle est le mauvais ami. 
Parfois nous la croyons insensible, non parce que l'objet  - qu'il soit humain ou matériel - paraît flotter au-dessus du sol dans son authentique présence, mais parce que, par sa nature même, elle semble nous ignorer. Pourtant, la beauté n'est pas indifférente, elle n'est simplement ni de ce temps ni de cet espace.
La beauté n'est pas plastique. La beauté c'est l'intelligence éclairant un visage, c'est la grâce d'un geste presque imperceptible, c'est un regard qui s'introduit sans malice à l'intérieur de l'âme de celui qui l'observe. Dans l'Art, la beauté est un blanc, un arrondi, une ligne, un détail essentiel. La beauté est un signe de vie au milieu du néant. Il n'y a en elle aucune intention, ni rien d'ostentatoire ou de superflu, il n'y a qu'une étrange vérité.
Perçue comme inatteignable et impréhensible, la beauté suscite la jalousie. Ce sentiment venu de la plus obscure frustration du coeur est inconnu de la beauté et c'est pourtant à elle qu'elle se frotte à chaque instant. La beauté, ignorante de ces mouvements sournois, n'a d'arme pour se sauver que la distance et la solitude.
Cette réflexion m'est venue, non à la lecture de l'excellent ouvrage de Frédéric Schiffter « La beauté - Une éducation esthétique », mais après m'être étonnée de quelques réactions qui le commentent et qui sont des aveux d'indigence. A la profonde affliction que me causent les pensées malheureuses, j'ai préféré le plaisir que nourrit la présence des belles choses. Aussi, je ne saurai trop conseiller la lecture de cet ouvrage et le très beau billet de son ami Jérôme Leroy qui en propose une analyse fine, éloquente et définitive. Point de flagornerie, n'en déplaise, mais l'hommage humble rendu à un talent surdoué.


14 commentaires:

  1. Bonjour,

    Ce que vous dites s'apparente à un passage des Frères Karamazov, que reprendra à son compte l'écrivain Mishima en ouverture de l'un de ses romans:
    " La beauté est une chose terrible et effrayante. Terrible parce que insaisissable et incompréhensible, car Dieu a peuplé ce monde d'énigmes et de mystères. La beauté! Ce sont les rivages de l'infini qui se rapprochent et se confondent , ce sont les contraires qui s'unissent dans la paix.(...) Le plus terrible dans la beauté n'est pas d'être effrayante, mais d'être mystérieuse. En elle, Dieu lutte avec le diable, et le champ de bataille se trouve dans le coeur de l'homme."

    A mon humble avis, on refuse à Frédéric Schiffter la volonté d'être un "arbiter elegantiarum" ( un maître du bon goût) dans un Etat républicain qui s'efforce tant bien que mal à mettre à disposition ce qui relève de la beauté, et ce à quoi le tiers état n'avait pas droit il y a peu. Nous avons attendu 1974 ( date de création du livre de poche) pour posséder des livres et une quinzaine d'années supplémentaires pour pouvoir déambuler dans une médiathèque. Et vla qu'un aristocrate nous dit en son langage que si nous ne sommes pas pourvus d'un "naturel esthète", la beauté n'est pas de notre ressort. De surcroît, nous ne pouvons compter en guise de remède sur aucune pédagogie. Et de notre mauvais côté de la rive, nous n'avons plus qu'à nous réorienter. Et nous qui avions tant cru que le processus républicain nous permettrait de goûter à ce fameux élixir...

    C'est au chapitre 11 du Portrait de Dorian Gray que j'ai pioché la notion "arbiter elegantiarum".
    " Car, encore qu'il (Dorian Gray) fût tout prêt à accepter la position qui lui fut presque immédiatement offerte à sa majorité et qu'il ne manquât pas de trouver un plaisir subtil à se dire qu'il pourrait véritablement devenir pour le Londres de son époque ce qu'avait été l'auteur du Satyricon pour la Rome impériale de Néron, au fond de son coeur il souhaitait être davantage qu'un arbiter elegantiarum, que l'on consultait sur la façon de porter un bijou, de nouer une cravate ou de tenir une canne. Il cherchait à créer une nouvelle façon de vivre, fondée sur une philosophie raisonnée et des principes ordonnés, et trouvant sa réalisation la plus haute dans la sublimation des sens."

    Mon message est bien long, j'en suis désolé.

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    1. Oui c'est long, mais c'est bon. Ce que vous dites à propos de l'opération "portes ouvertes" de la République m'intéresse. Il est permis à chacun de s'instruire, d'acquérir de quoi se cultiver, de consulter des ouvrages presque gratuitement et d'accéder aux Musées, gratuitement aussi, une fois par mois. L'équipement matériel ne manque donc pas pour augmenter ses capacités de raisonnement.
      Cependant, tandis qu'il y aura toujours une catégorie de gens pour lire La Pléiade, une autre préférera faire des loopings chez DIsney. Deux autres catégories se tirent la bourre entre les deux extrêmes: la upper et la lower middle class (en gros). La première, plutôt encline à s'apparenter à la classe bourgeoise, cherchera les moyens d'identification extérieure basée sur l'accession au capital financier. La seconde, plus orientée social, toujours mal assise entre le désir du capital financier et une certaine bondieuserie prolétarienne, cherchera son absolution dans les résidus de bien-pensance en piochant à gauche à droite quelques feuillets des nouveaux maîtres à penser vendus en tête de gondoles. Ainsi elle accède à ce qu'elle croit être le capital "culturel", le Graal en somme. C'est là, à mon avis, que l'on compte le plus grand nombre de "philistins", pour reprendre Frédéric Schiffter.
      J'ignore s'il existe un "naturel esthète", mais il me semble qu'un "naturel bienveillant" est un premier pas vers la beauté.

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    2. Chère V.,
      Vous voyez juste. L’indigence des commentaires que suscite mon petit livre est symptomatique d’un préjugé courant et, somme toute, assez récent, selon quoi rien de ce qui sort de l’ordinaire ne doit le rester sous peine de reconduire d’odieuses «inégalités culturelles». Ce qui est beau est difficile autant que rare, disait Spinoza. Autant je puis concevoir que l’on tente d’étendre les savoirs en ce qu’ils s’adressent à l’intelligence, laquelle, à force d’exercices et alliée à la mémoire, peut se les approprier, autant je peine à penser que la beauté, qui est affaire de sensibilité, puisse pénétrer démocratiquement les cœurs et les imaginaires de tout le monde. On n’enseigne sans doute pas assez dans nos lycées l’histoire des arts, mais, à supposer qu’on s’y applique, cela ferait une nation de citoyens cultivés (ce qui serait un progrès notoire) mais non d’esthètes. Pour prendre un exemple, je connais une petite bonne femme agrégée de lettres classiques qui se délecte d’Amélie Nothomb. Il y a belle lurette qu’elle ne lit plus ses classiques — à se demander si leur lecture ne fût pas pour elle une corvée. Je ne le déplore pas. C’est une donnée anthropologique. Un fait. On me reproche dès lors une sorte d’élitisme. Or ce que je dis c’est ce que disait déjà avec raison Schopenhauer : la beauté (il ajoutait la pensée) touche les atrophiés du vouloir-vivre. L’esthète est un malade du temps et un inadapté social — raison pourquoi sa vie est placée sous le signe de la contemplation. S’il appartient à un petit nombre, c’est à une aristocratie d’handicapés métaphysiques. Je doute que homo democraticus qui n’a que des droits à revendiquer désire qu’on étende à sa condition ce maudit privilège.
      Merci pour votre amitié,

      Frédéric

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    3. Cher Pascal Klein,
      Je ne suis ni Pétrone, ni Brummell, mais un glandeur qui se promène dans la vie avec son pessimisme à la boutonnière. J’écrivis autrefois une Lettre sur l’élégance aussi naïve que précieuse (au sens littéraire). Si je ne la renie pas, j’en rougis un peu tout de même.
      Merci à vous également pour vos mots aimables,
      Frédéric Schiffter

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    4. Parcourant le Philosophie Magazine de septembre je suis tombé sur ce passage autour de la fin du « par cœur ». Il me semble que par extension cela peut s’appliquer également à cette notion fameuse de ‘capital culturel’ :

      « L’usage d’Internet donne l’illusion qu’on dispose d’une mémoire infinie à portée de main. Mais c’est un leurre. Comme si l’on avait une bibliothèque gigantesque chez soi, une excellente façon d’accéder à tous les livres, mais sans mode d’emploi ni aucune idée de ce qu’on doit chercher. Internet, en effet, offre des informations mais pas de concepts. On a souvent tendance à confondre les performances de Google avec l’activité intellectuelle humaine ».

      Autrement dit, on pourra ouvrir autant de médiathèques et de centres culturels que l’on voudra, cela ne changera pas fondamentalement la donne. Les "philistins", arrimés à la surface des choses et allant à telle ou telle exposition parce qu’il faut en être, resteront les "philistins"... Et ceux qui ne poussent d’ordinaire jamais les portes des musées, bien qu’ayant un avis tranché sur l’Art et la Beauté, je ne les voit pas enclins à plus de modestie ou de réserve dans leurs jugements péremptoires.

      Pour reprendre une partie de la citation ci-dessus, substituant quelques mots on obtient : « ... c’est un leurre. Comme si l’on avait un musée gigantesque chez soi, une excellente façon d’accéder à toutes les œuvres, mais sans sensibilité ni aucune délicatesse du regard ».

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  2. Ceci est un essai.

    Il s'agit de tester la couleur des liens cachés dans les commentaires.

    Le groupe de mots sélectionnés est : « Prix Cioran »
    Merci

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    1. Bien joué Alfonso !
      Et comment qu'on fait donc ?

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    2. Comment chère V., vous n'allez donc pas à La Plantación ces derniers temps ?!
      C'est HTML, balises, italiques et liens cachés.

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    3. Damned ! Si si pourtant. Merci cher Alfonso.

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  3. Mon Dieu, chère V.,
    Expliquez au Docteur. Moi je n'en puis plou...

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    1. Cher Alfonso, vos efforts n'ont pas été vains. Quelques ajustements encore et roule !

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  4. " Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les cœurs abjects."

    Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

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