mardi 31 juillet 2012

Paradis perdu


Tôt le matin sur le Maroni, la brume s'accroche aux branches des arbres. Comme dans tous les pays situés entre les deux Tropiques, il fait invariablement jour à 6h et nuit à 18h durant toute l'année. La nuit la Lune, quand elle est pleine, forme un cercle argenté au raz de l'horizon, tellement gigantesque et proche que cette vision fantastique fait osciller le spectateur entre l'effroi et la fascination.
Invariablement le matin, on fait la lessive, la vaisselle, sa toilette, dans l'eau du fleuve. On fait aussi la cuisine avec l'eau du fleuve, de même qu'on y pêche le poisson et que les enfants y jouent.
Les villages qui bordent le Maroni, Français d'un côté et Surinamiens de l'autre, sont composés de familles apparentées, toutes issues des "Nègres-Marrons", anciens esclaves qui se sont libérés par la fuite et se sont cachés dans la forêt.
Du côté Français, il y a des brigades de gendarmerie, des écoles primaires, parfois un bureau de poste pour les plus gros villages. Du côté du Surinam, il n'y a rien que des hameaux constitués de maisons en bois sans électricité. Le voyageur y est bien reçu et on le dirige naturellement vers un carbet où il pourra tendre son hamac. On appréciera qu'il ait apporté un sac de riz ou du rhum en cadeau, mais en aucun cas on ne le dérangera dans son sommeil.
Dans cette organisation, les hommes partent à la chasse ou à la pêche dès que c'est nécessaire, tandis que les femmes rejoignent les abattis pour cultiver la terre. Le soir, une famille s'occupe de préparer le repas pour l'ensemble du hameau et partage la viande ou le poisson et le couac, le manioc que les femmes ont grillé et concassé. Le lendemain, c'est le tour d'une autre maison. Ainsi chaque jour.
Côté Français, depuis l'arrivée des congélateurs - par pirogue, on ne chasse plus si souvent. Peu à peu les traditions se perdent. On boit du Coca Cola, de la bière et du rhum en regardant les pirogues qui accostent. Le voyage pour St Laurent c'est une fois par mois pour aller chercher les allocations ou bien pour accoucher de temps en temps.
Et puis, de chaque côté des 500 kilomètres de fleuve, il y a les orpailleurs. Sur des barges misérables encombrées de hamacs, des hommes venus du Brésil piègent les pépites et les paillettes d'or en brassant les eaux. Jusqu'à épuisement, ils filtrent le sable puis le rendent au fleuve, après y avoir ajouté le mercure et le cyanure nécessaires à agglomérer puis purifier le métal. Le mercure et le cyanure se répandent ensuite dans les boues, les végétaux, les poissons, les enfants, les hommes, les femmes, des deux côtés de l'eau et jusqu'à la mer. C'est là, rattrapée par la cupidité et le progrès que s'achève, lentement mais sûrement, l'histoire des fiers Nègres-Marrons.


2 commentaires:

  1. De cette évocation d'un certain paradis perdu émane une légère mélancolie ("minérale" selon la définitiion de François Debluë). ;-)

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    1. Tant qu'elle ne patauge pas dans la mélasse...

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