jeudi 26 juillet 2012

Mortification


Elles étaient assises côte-à-côte, muettes et l’air pensif, avec dans les jambes des grappes compactes d’enfants braillards et agités. L’une d’elle, jeune mère de quatre enfants - qui n’avaient entre eux pas plus d’un an d'écart, portait le cinquième. Sous sa taille ajustée, on voyait bien son petit ventre rond. Elles étaient assises là, un peu avachies par la chaleur et la fatigue, s’éventant mollement de leurs passeports et, puisque nous devions attendre, j'observais les détails de leurs vêtements, leurs visages, leurs mains. Leur mise m'inspirait des paquets de linge sale, leurs formes, noyées sous les étoffes, un effacement total de cette féminité qui n’est pas maternelle. Leurs visages, parfois très beaux, encadrés d'un foulard fixé d'une épingle, étaient sans artifices.

Bien sûr, il y a les habitudes, le mode de vie, mais s'il n'y avait pas la religion. 
S'il n'y avait pas la religion, elles auraient les cheveux libres, peut-être porteraient-elles des barrettes à strass ou des baguettes de bois pour retenir un chignon. S'il n'y avait pas la religion, elles auraient par cette chaleur une robe légère qui découvre les bras, elles sentiraient bon. Alors qu'avec cette chaleur, sans boire, sans manger de la journée, sortait de leur bouche un envahissant remugle de bactéries. S'il n'y avait pas la religion, elles n'auraient pas teint leurs doigts, mais puisqu'elles les avaient trempés dans un bol de henné, ils étaient rouge foncé jusqu'à la paume, comme quand de l'encre sépia a coulé d'un stylo. S'il n'y avait pas la religion, les plus vieilles n'auraient pas le front et le menton tatoués, peut-être parleraient-elles le français, peut-être sauraient-elles lire, peut-être auraient-elles travaillé en dehors de la cuisine. S’il n’y avait pas la religion, elles seraient en bonne santé et pas torturées d’ostéoporose, ne paraîtraient pas 70 ans quand elles en ont 60.
Je me suis mise à penser à nos sorties d'église, aux dames en jupes à carreaux à mi mollets, aux chemisiers verrouillés jusqu'au dernier bouton, aux cols Claudine, aux Renault Espace pour asseoir les nombreuses progénitures, parce que l'on prend tous les enfants que le bon dieu nous donne. Et s’il n’y avait pas la religion ?
S'il n'y avait pas de religions, il n'y aurait que des corps libres, des principes et des pratiques dont on comprend le sens parce que définis par soi-même, il y aurait la beauté qu'on ne regarde pas comme étrange ou suspecte, il y aurait une expansion de l'esprit car détaché des contraintes imposées... Tant de futilités quand on a trop de bouches à nourrir.

10 commentaires:

  1. Sans doute, sans doute, chère V.. Mais en attendant, les jupes à carreaux à mi mollets, les chemisiers verrouillés jusqu'au dernier bouton, les cols Claudine ne sont pas dénués de charme érotique. Ce qui n'est pas le cas des foulards stricts et sciemment portés pour dissuader le désir. Comme l'a dit très justement un jour Houellebecq, il y a une religion plus con que les autres.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, cher Frédéric, on m'a parlé de l'érotisme de la dame en kilt. D'après mes sources, se cacheraient sous des atours peu engageants des petits moteurs à explosion. Je comprends donc que vous soyez charmé.
      J'ai aussi vu dans la rue en Arabie Saoudite des femmes entièrement vêtues de sac à patates porter des souliers dorés à talons hauts qui m'ont laissée perplexe... De même, on m'a parlé des soirées débridées en huis clos d'une certaine classe bourgeoise Iranienne... La religion finalement c'est surtout chiant pour les pauvres.

      Supprimer
  2. Lu il y a peu dans l'ouvrage d'Anne Schrobsdorff "Si je t'oublie Jerusalem", ce dialogue entre l'auteur, juive israelienne et son ami palestinien Ibrahim :

    A.Schrobsdorff : J’aimerais tant la voir sans foulard (la femme d'Ibrahim). Tu penses qu’elle va l’enlever ?
    Ibrahim : Là, maintenant, certainement pas. Mes frères peuvent surgir d’un moment à l’autre.
    A.S : Mais devant toi, il lui arrive de se montrer sans robe longue et sans foulard, n’est ce pas ?
    Ibrahim : Devant moi, elle se montre sans rien du tout. Elle est plus libre que la plupart des femmes occidentales qui se baladent à moitié nues devant des etrangers. (…)
    (Puis un peu plus loin Anne Schrobsdorff ecrit) Je n’avais jamais pu m’imaginer de passion ou de relation erotique entre hommes et femmes arabes. (…) jamais il ne m’avait été donné de voir l’amour au sens où l’entend la tradition occidentale. Jusqu’à ce moment ou Ibrahim me parla, en termes brefs mais brûlants, des cheveux et de la liberté de sa belle femme voilée. Je sentis pour la première fois la puissance d’un amour et d’une passion élementaires, que notre prétendu amour libre, tourné pour l’essentiel vers les pratiques sexuelles débattues sur la place publique, avait desagreablement pervertis. Ce qui existait entre ces deux êtres, qu’aucun mot nu, aucun geste ne trahissait, était un secret que mari et femme étaient seuls à partager et qu’ils protegeaient des autres comme un bien sacré. »


    Les Anonymes :-) (Jules, Lea, Pierre, Karl et les autres)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mmm, tout de suite ça donne envie, chère Karléa.
      Merci pour l'extrait de cet ouvrage que je vais m'empresser de ne pas acheter. Rien que la phrase : "Je n’avais jamais pu m’imaginer de passion ou de relation érotique entre hommes et femmes arabes" est d'une bêtise à pleurer. Cela signifierait-il que cette dame imagine les arabes différents des autres êtres humains? C'est totalement ridicule et limite méprisant. Eh bien oui, ce sont des être humains comme les autres. La belle révélation !
      Ici, il est question de religion, non de ce qui se passe entre deux individus qui s'aiment. Ibrahim et sa bien-aimée partagent des secrets d'alcôve comme la plupart des couples (ce n'est pas Corinne qui me contredira...), le savent-ils ? L'idée qu'Ibrahim se fait de nos pratiques n'est que la caricature de "l'étranger", forcément corrompu, prêchée à longueur de temps par les imams et autres rigolos. Et la voisine israélienne n'est pas mal non plus dans le genre primaire...

      Supprimer
  3. Cet Anonyme, c'est une bande de cons à lui tout seul.

    RépondreSupprimer
  4. Ce sont des êtres humains comme les autres : oui c'est vrai et votre texte en même temps parle de "paquets de linge" et "aussi d'effacement de la féminité autre que maternelle". Je crois qu'Anne Schrobsdorff dit tres franchement ( c'est maintenant une vieille dame qui n'a pas peur de deplaire ou de choquer la bien pensance, d'ailleurs Ibrahim reste son ami et n'est pas choqué comme vous par ses questions ) et sans mepris autre que celui que vous lui prêtez, quelque chose que vous avez ressenti et tres bien dit dans votre texte. C'est un très grand paradoxe. Mais il ne suffit pas de se dire tolérant pour être sûr de l'être vraiment. L'histoire le montre. Ce qui vous choque surtout (autant voire plus que la foi religieuse) je pense, c'est l'image que ces femmes renvoient de la féminité qui est totalement opposée à la nôtre, qui ne cache pas le corps feminin. Enfin, quand on connait personnellement Anne Schrobsdorff et son parcours, il est vraiment tres difficile - on en sourit même - de lui prêter de telles intentions. Enfin sachez que je partage ma vie, sans m'être converti, avec une musulmane (Cela ne rend pas mon jugement sur la religion plus sûr que le vôtre, mais juste plus informé), très jolie, très feminine et non voilée Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de gens que nous croisons,cultivés et tolerants mais dont les propos sur ces gens differents d'eux, les musulmans, sont parfois etranges. Vous savez des phrases comme "Mais ce sont des gens comme les autres ". C'est comme si on vous disait "la terre est ronde". Oui, pourquoi, vous en doutez ? Une derniere chose : ce serait bien de pouvoir converser, même en ayant des positions parfaitement opposées, mais sans insulte. Ca fait un peut hooligan.

    Les Anonymes, nous insistons...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'anonymat, cher Monsieur, n'est pas un inconvénient, sauf quand il autorise ceux qui en usent à dire tout et son contraire pour alimenter une polémique. Vous vous présentez sous plusieurs pseudonymes que votre adresse IP rassemble cependant sous un même chapeau. Ceci n'empêche en rien la discussion, mais m'apparaît comme étrangement schizophrène et décrédibilise vos positions.
      Reprenons : je ne connais pas la dame dont vous parlez et quel que soit son parcours, les mots sont les mots. Compte tenu de la simplicité de ses phrases, il ne me semble pas que je sois passée à côté d'un profondeur de vue d'où viendrait une confusion. Je ne lui prête aucune mauvaise intention, mon avis est que ce qu'elle écrit est parfaitement stupide. Ceci n'engage que moi.
      Quant au fait que vous soyez probablement plus informé que moi sur l'Islam, je n'en doute pas une seconde, pas plus que de la joliesse de votre bien-aimée. Mais la question n'est pas là. Au nom de Dieu, comme au nom de l'Amour, on tue, on réduit à la misère, à l'ignorance. Et ce qui me semble regrettable c'est que la vie de millions de gens soit "prédéterminée" par des coutumes et des croyances qui les maintiennent dans un état de passivité face à cela.
      Non je n'ai aucune tolérance à l'égard de la religion, ni de son cortège de récompenses et de punitions.
      Pour finir, Frédéric Schiffter est une sorte de hooligan stylé et ses petites phrases pête-sec me font beaucoup rire. Chacun ses goûts !

      Supprimer
    2. Au nom de Dieu, comme au nom de l'Amour, on tue, on réduit à la misère, à l'ignorance. Voilà de quoi faire se retourner dans leur paradis bien des missionnaires -n'y voyez nulle allusion à la position du-dit missionnaire, je ne parle pas que d'Ignace de Loyola.

      Al, le retour.
      -)

      Supprimer
  5. Pourtant ma réponse est très claire...Tant pis. Votre texte est très interessant car il est ambigu. Les mots sont les mots dites vous. Et les vôtres, quand on les lit tres attentivement, sont bien plus explicites que la phrase d'A.S. Personne ne vous conteste le droit de dire que la religion c'est mal, nous sommes tres nombreux à le penser.Mais en France aujourd'hui, la majorité des musulmans vivent leur religion très paisiblement. Certains ne font pas le ramadan et iront même danser ce soir.Si.Je ne suis pas sûr que vous vous en rendiez compte.De plus, sachez qu'une adresse IP, un ordinateur peuvent être partagés par plusieurs personnes vivant sous le même toit, ou dans une association par exemple, cela peut arriver. Et cela ne fait pas de nous heureusement des schizophrènes. Hooligan stylé, bel oxymore. Et FS, avec ses petites colères, est très rigolo, c'est vrai...Les mots sont les mots. Parfois de moins en moins si on se relit. Bon WE et rassurez vous aucun de nous ne doute que vous soyez du côté des "honnêtes gens". Et sans rancune j'espère.

    Les Anonymes, nous persistons !

    RépondreSupprimer