mercredi 11 juillet 2012

L'eau de rose

C’est à partir de la clinique de l’impuissance que Freud a démontré les deux courants de la vie amoureuse: la tendresse et la sensualité. La vie amoureuse de certains hommes est ainsi clivée que «là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer ». Ces deux tendances se développent comme le percement d’un tunnel en partant des deux cotés. Ainsi, dans une vie amoureuse harmonieuse, il y aura eu une conjonction de ces deux tendances. Mais, comme souvent en psychopathologie, nous devons considérer cette harmonie comme une construction heuristique en tant qu’elle ne se retrouve jamais à l’état pur dans la clinique. Ainsi, toute vie amoureuse procède de la cohabitation de ces deux tendances: l’amour et le désir. 
Auguste Rodin
Selon Aristophane, dans son mythe tel qu’il le rapporte dans le Banquet, ce qui pousse deux êtres l’un vers l’autre c’est le désir de se recoller ensemble, de refaire un, comme c’était le cas avant que les Dieux en colère ne les découpent en deux. Il en va ainsi de tout amoureux: si Héphaïstos, le dieu de la forge, leur proposait de les fondre ensemble afin de ne plus faire qu’un, ils diraient qu’en effet, ils n’attendent que cela. Si le désir a donc pour origine le manque (la castration), l’amour comme montage imaginaire vise justement à annuler ce manque. C’est en ce sens que l’amour va souvent flirter avec la folie: il est une tentative d’évitement de la castration, voire une tentative de forclusion. Fort heureusement, dans la plupart des cas, il n’y parvient pas: l’amour ne vient jamais tout combler, il laisse toujours des terres en jachère, un espace au manque.
Mais c’est aussi dans ce discours d’Aristophane que l’on apprend que les amoureux, une fois qu’ils ont retrouvé leur moitié, restent accolés, embrassés l’un à l’autre et ne se soucient plus de se nourrir... Ainsi, leur réunion, leur amour les mène à une mort certaine par inanition. Et comme ces êtres primitifs n’avaient jusque-là pas besoin de se reproduire (ils étaient immortels), Zeus, leur permit de copuler, de se reproduire afin que l’humanité ne disparaisse pas. C’est donc l’introduction de la possibilité de relations sexuelles qui a sauvé l’humanité d’une mort certaine par excès d’amour. C’est le sexuel qui est venu contrer ce qui de la pulsion de mort est à l’œuvre dans l’amour. C’est cette dimension du sexuel qui permet de laisser un champ libre dans lequel pourra se déployer la dialectique du désir. C’est ce qui permet à l’amour de ne pas être toujours fou. Là où le désir procède de la castration, l’amour lui procède d’un savoir, d’un savoir sur le désir: la rencontre amoureuse est la rencontre de deux savoirs inconscients. Cette rencontre procède d’un hasard, d’une contingence, qui relève d’une même logique que le jeu de la mourre. Ce jeu antique est un jeu de doigts, ancêtre de la version enfantine simplifiée qu’est «caillou – feuille – ciseaux». Dans ce jeu, rien ne permet de deviner ce que l’autre va faire, et pourtant il y aura nécessairement un gagnant, c’est-à-dire qu’un des deux joueurs aura, à son insu, «deviné» le savoir de l’autre. Ainsi, on aime celui à qui l’on suppose un savoir (sur son désir, sur son manque). Les amoureux ne se disent-ils pas qu’ils n’ont pas besoin de mots pour se comprendre ? L’amour et le désir seraient donc comme les deux jambes de la vie amoureuse, leur dialectique étant inventée à chaque fois par chacun.

DS

8 commentaires:

  1. Mais alors, chère V., bonne nouvelle pour toutes celles et ceux qui ont dépassé le stade reproductif, ils peuvent enfin jouir pleinement de l'amour, caillou contre caillou.. et de là jaillira l'étincelle. Polissons.

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    1. Donc, batifolons chère Corinne !

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    2. Je n'ai pas encore exploré toutes les facettes de mon caillou, et tant que nous ne nous en lassons..

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  2. Le soleil chaud et solide du plein été ?
    « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ? »

    Votre merveilleux article donne à penser, Chère V –.

    « Dans ce jeu, rien ne permet de deviner ce que l’autre va faire, et pourtant il y aura nécessairement un gagnant, c’est-à-dire qu’un des deux joueurs aura, à son insu, «deviné» le savoir de l’autre. Ainsi, on aime celui à qui l’on suppose un savoir (sur son désir, sur son manque). »

    L’amour est-il un jeu ? Y aurait-il un gagnant ? Pire un perdant ?
    L’amour est du côté de l’inquiétude – certes, celle de perdre l’être aimé, de ne point se montrer à la hauteur, etc. – mais cette ligne est l’ombre portée de la rencontre.
    L’amour nous « rend-contre ».

    Deleuze décrit la « joie » de Spinoza en ces termes : C’est la conquête des rapports et des compositions de rapports entre 2 corps dont l’un est le mien. Mon corps est fait de rapports et de compositions de rapports à l’infini. Certaines compositions de rapports me font du bien, je les recherche. D’autres me rendent malade et je les fuis.
    Les affects sont actifs.
    L’amour est-il autre chose qu’une composition de rapports infiniment positifs ?
    L’amour c’est la rencontre avec celui ou celle dont les compositions de rapports se composent avec les miens. Je m’accorde – me lie – sans m’attacher. Au contraire, l’autre me libère.
    Je me sens puissant(e) en sa présence, sans prise de pouvoir.
    Entier(e), éternel(le), lumineu(se), infiniment grand(e) ou petit(e), tout prend une envergure - Indiscernable. Informulée. Vague. Inachevée. Fragile. Puissante - en sa présence.

    La chose est.
    Sans victoire.
    Sans calcul.
    L’amour n’aspire à rien - rien d'autre que de respirer sa présence.


    Mais ceci n’est qu’élucubrations moussues de pensées ayant peine à s’arracher des griffes de la nuit (écrit ce matin, assez tôt).

    Bonne journée à vous, très amicalement, Virginie.

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    1. Chère Virginie, vous voilà bien matinalement inspirée ! Le texte n'est pas de moi, s'il fallait le préciser, mais il pourrait éclairer les vagabondages de la pensée, sur la plage. Et si l'amour est un jeu ? Oui, définitivement.

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  3. Réponses
    1. Sibony a plus d'un amant...

      Non ce n'est pas Sibony. Ce que je sais c'est qu'il s'agit d'un travail universitaire trouvé sur un blogue anonyme (http://hommoinsun.over-blog.com/article-2344862.html). Peut-être s'agit-il des débuts de David Simard dont le dada est les rapports amoureux...

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  4. Chère V.
    Ce texte est brillant. Les initiales me laissent perplexe. J'ai un instant pensé à Danièle Sallenave. Nous direz-vous ?

    Petit clin d'œil (et sourire) d'un temps que vous n'avez sans doute pas connu...
    http://www.youtube.com/watch?v=tDsw9Yq5g98

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