vendredi 29 juin 2012

L'intérêt de l'enfant

Pierre était arrivé des Charentes pour ses études. Il s’était installé non loin de l’université, avait brillamment passé ses examens et puis avait rencontré Claire, une musicienne. Jusqu’à ce que l’enfant paraisse, ils vécurent une folle passion dont le centre de gravité se trouvait au milieu de leur lit. Il est possible que le petit ait pris sa place, que sa femme l’ait laissé sur le côté, mais quand ils décidèrent de divorcer rien ne lui semblait plus important que l’équilibre de l’enfant. Une semaine sur deux il le prenait chez lui et, ces semaines-là, il renonçait à sa chasse effrénée à la femme. Le reste du temps, en effet, il sortait, passait ses soirées sur internet, faisait des rencontres, jusqu'à ce qu'enfin il en  trouve une qui lui plaisait plus que les autres.

Vint un jour où il présenta l’enfant à la fille. C’était un dimanche et tous les trois déjeunèrent comme on le fait partout en famille ce jour-là. L’enfant, chétif et timide, semblait ravi. La fille et lui s’entendaient bien. Son père parla en douce des difficultés qu’il avait, dit qu’il était suivi par un psy, que c’était un peu la faute de sa mère qui avait toujours eu peur de tout, mais que c’était un bon élève. Puis, comme après une lente glissade faite de remarques, d’interdictions et de vexations, le père envoya brutalement l’enfant dans sa chambre avant le dessert.
Il prit alors la fille dans ses bras, mais elle décida de s’en aller. Quelques jours plus tard, elle lui dit qu’elle ne voulait plus le voir. D’une voix éteinte il lui demanda ce qui n’allait pas, s’il n’était pas assez bien pour elle et il releva son chandail pour lui montrer ses abdominaux puis, alors qu’elle souriait, il essaya de l’humilier et l'insulta, puis s'excusa. Il lui téléphona de temps en temps, lui envoya des messages, tantôt amoureux, tantôt  agressifs, selon qu’elle acceptait ou refusait de lui parler. Il fit le siège de sa maison, demanda une audience les bras chargés de fleurs, mais elle ne céda pas. Plus tard, elle apprit qu’on avait interné l’enfant dans un centre spécialisé à cause d'occlusions auxquelles la médecine générale ne pouvait rien.



5 commentaires:

  1. On espère qu'il s'agit là d'une fiction, d'une courte nouvelle.

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  2. Cela nous rappelle cet horrible fait d'actualité, cette pauvre petite Marina et tant d'autres hélas. Les motifs, les mêmes ? Frustration des désirs dont l'objet s'échappe, recherche d'un bouc émissaire, une proie facile de préférence, sans défense, assujettie, qu'on réifiera en objet de haine pour compenser la perte de l'autre objet? Une histoire vieille comme ce que l'on nomme l'humanité !

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    1. A la différence qu'ici il n'y a aucune violence physique, rien que des mots et des conduites injustes, incompréhensibles. Le résultat est exactement le même.

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  3. Dans la suite de ce que je fais en ce moment, je venais d’écrire ceci :

    « Le caractère n’est pas, comme on le croit encore parfois, le développement des qualités individuelles premières, sensibles et poétiques, mais bien leur décomposition et leur refonte entière. C’est un second édifice, bâti avec les décombres du premier dont on retrouve parfois les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C’est celui qu’occasionne l’expression naïve d’un sentiment naturel qui échappe à un être que l’on croyait avoir été totalement cuirassé par la souffrance et l’adversité. C’est comme un fragment d’ancienne architecture dorique ou corinthienne, dans un blockhaus. »...

    lorsque j’ai lu votre récit que j’ai trouvé très juste et très sensible — qui transcrit non pas un rêve mais la réalité de beaucoup d’enfants, et de tous les milieux sociaux, dans ce moment de la société de l’injouissance, et donc du narcissisme érigé en norme — récit qui nous montre comment les structures caractérielles paralysantes, tyranniques mais protectrices se construisent — quand elles se construisent, c’est-à-dire dans le meilleur des cas; et comment se « fabrique » l’injouissance contemporaine, avec la souffrance ordinaire et l’insensibilité habituelle, elle-même acquise dans des conditions similaires.

    Vaudey

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