dimanche 3 juin 2012

A l'épreuve du surdoué

Invitée à dîner chez mes voisins, j'ai fait la connaissance d'un jeune garçon hébergé là pour cause d'examens d'entrée dans les "Grandes Ecoles". Le gamin, 19 ans et demi, très enthousiasmé par ces nouvelles expériences, nous a donc narré le contenu des épreuves et puis, plus largement, les modalités d'entrée dans ces grandes écoles.
Toute la journée, il avait passé les épreuves de sport pour entrer à Polytechnique : un peu de course - endurance et vitesse -, puis plusieurs longueurs de piscine. Un des candidats avait manqué se noyer tandis que lui avait péniblement terminé ses 500 mètres sans exploit, car il ne nage pas le crawl.
Les questions de nos hôtes, un peu comme une interview, ont particulièrement porté sur le cursus de ce brillant gaillard, bachelier à 15 ans, comme si la mise en lumière de ses talents allait les auréoler par capillarité. A mes questions concernant le mode de recrutement des grandes écoles, le garçon a présenté un tableau digne d'une plaquette de chasseurs de têtes, sans tiquer. Il s'agit certes de concours dont on sortira les meilleurs potentiels, mais quand il a ajouté "il faut savoir se vendre", j'ai voulu savoir quelles imprécisions pouvaient encore planer à l'issue des tests de connaissance qui justifieraient un entretien au cours duquel "se vendre". Autant le privé élabore ses règles, autant une école publique, même "grande", devrait à mon sens faire montre de davantage d'objectivité. Or il n'y a rien de moins objectif qu'un entretien individuel.
Dans une soirée forTagréable avec des gens charmants, on ne pose pas ce genre de questions, et j'ai immédiatement subi l'ire de mon voisin. Bien que le garçon n'ait pas paru effarouché, j'avais visiblement touché quelque chose de sensible : on ne commente pas, on ne discute pas, bref on ne raisonne pas sur ce qui est établi, surtout quand il s'agit d'un des dispositifs les plus prestigieux de la Nation. J'ai repensé alors à la première partie du "Monde d'hier" de Zweig - que tous avaient lu à cette table - où il évoque ses études et surtout la machine enseignante qui moule des petits sujets comme le boulanger ses financiers aux amandes. Mon voisin de table a gloussé, a murmuré qu'il était d'accord avec moi et nous avons repris sur le golf qui était la deuxième passion du jeune garçon après les mathématiques.
A la fin de la soirée, j'avais une vague idée de ce que pouvait être une élite en herbe et une certitude - de plus - sur la sottise de la bourgeoisie bien pensante.

17 commentaires:

  1. C'est dire combien les institutions ont réussi à formater et soumettre leurs rejetons à la règle du "marché" pour peu qu'ils aient quelques dispositions. Le golf ? Suivre un parcours tout tracé en s'aidant d'une canne. Evidemment pas un sport de révolutionnaire.
    Avez-vous retrouvé votre maison chère V. ?

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    1. Pas encore chère Corinne. Pour le moment j'occupe un cabanon au fond du jardin qui pourrait s'effondrer d'un moment à l'autre, mais tout va bien.

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    2. Ne quittez jamais cet endroit ! Un cabanon qui menace de s'effondrer est le plus sûr des logis.

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    3. Cher Marquis, c'est une joie de vous revoir. Vous vous faites bien rare.

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    4. Très chère V., les absents sont toujours là.

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  2. C’est là le résultat de l’Economie érigée en non-valeur suprême.
    Je partage tout à fait votre analyse sur ce vaste sujet, au fond, de la façon dont se reproduisent les élites (et pas seulement), et ce qu’on attend d’eux. A partir d’un exemple, vous mettez bien en lumière comment sont ‘formatés business’ les candidats aux grandes écoles (publiques en particulier) – logique d’épiciers auto-entrepreneuriaux qui mettent sur leur gâteau pléthoriques doses de chantilly pour faire mousser. Indigeste pâtisserie… Mais on les a bien conditionnés.

    « Or il n'y a rien de moins objectif qu'un entretien individuel. »
    C’est comme le rituel du CV et de l’entretien : chacun ment, et chacun le sait… Mais « Il faut se vendre », comme on dit….

    « Lors des entretiens d’embauche, ce ne sont pas tant les compétences qui comptent que l’exhibition enthousiaste d’une soumission sans faille. Le devoir de motivation s’impose tout autant au consommateur, à l’adolescent qui doit se former (formater) selon les exigences du marché… » (Guillaume Paoli)

    Enfin, je note l’inégalité persistante au niveau de la poursuite des études (des doués, il y’en a dans tous les milieux sociaux) :
    « si les enfants dont les parents sont cadres supérieurs ou de professions libérales, ne représentaient que 16% des élèves inscrits en classe de sixième en 1995, ces mêmes enfants en 2002 occupent 55 %, des bancs des écoles préparatoires. Pour les enfants dont les parents sont ouvriers, c’est exactement le schéma inverse. Si en 1995 ils représentaient 38 % des élèves inscrits en classe de sixième, ils ne sont plus que 9% en 2002 inscrits dans les classes préparatoires » (répertoire des Inégalités)

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    1. Mais reste-t-il des ouvriers ?

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    2. Des ouvriers ?

      Ma foi… Aller je prends un exemple (qui n'est pas généralisable, certes, mais tout de même) que je connais plutôt bien ; une entreprise industrielle de 100 personnes dont le métier est de fabriquer de grosses machines et appartenant à une multinationale.

      Cadres : 50 pers – Collaborateurs : 30 pers
      (Direction, finance, comptabilité, achats, étude)

      Ouvriers : 20 pers
      (Véritables opérationnels – ceux qui en pratique doivent faire des heures supplémentaires et se montrer flexibles en cas de besoins)

      Voilà la réalité industrielle dans pas mal d’endroits (une partie de production sous-traitée dans les pays low cost, et même une partie de l’engineering).
      Nous vivons une époque formidable….

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    3. Donc voilà. Il reste 20 % d'ouvriers dans une entreprise lambda. Si on applique cette proportion aux étudiants des classes prépa issus du milieu ouvrier, on peut dire que par rapport à l'ensemble des ouvriers, la moitié de leurs enfants accéderont aux études supérieures. C'est ce petit calcul que je me faisais, mais suis nulle en maths.

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    4. En fait poursuivant mon exemple, sur les 20 ouvriers de cette entreprise lambda, quasi tous viennent des milieux les plus défavorisés.

      Sur la cohorte des chômeurs les plus jeunes, on trouve la grosse masse de ceux qui n’ont pas la moindre qualification professionnelle, eux aussi, pour la plupart issus des milieux les plus défavorisés.

      Et prenant un autre exemple, dans une certaine CLIS de ma connaissance, absolument tous les élèves sont également issus des milieux les plus pauvres à la fois culturellement et financièrement.

      Bref, le système éducatif français est l’un des plus inégalitaires qui soit du monde occidental.

      Un billet intéressant sur le sujet (il date de 2004, mais les choses, depuis lors, ne se sont point améliorées, loin s’en faut)
      http://www.inegalites.fr/spip.php?article235&id_mot=31

      « Pour ne prendre qu’un exemple, parmi les élèves entrés au collège en 1989, 85% des enfants d’enseignants (82% chez les enfants d’autres cadres) obtiendront un baccalauréat général ou technologique contre 23% des enfants d’inactifs (31% chez les enfants d’ouvriers non qualifiés). »

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    5. Et comment fonctionnent les autres pays européens ?

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    6. Vaste débat ! Il y a pratiquement autant de systèmes scolaires que de pays en Europe.
      M’aventurer dans leur comparaison dépasserait largement mes maigres connaissances sur le sujet.
      D’un point de vue profane, je pense juste (une intuition) que de vouloir appliquer la recette d’un pays plus égalitaire (on nous serine par exemple des modèles nordiques) ne peut pas marcher, car outre les différences culturelles, sociales, etc. entre un pays à vaste densité de population ou un pays à faible densité de population on ne peut pas appréhender du tout les choses de la même manière.

      Et sur l’aspect « plus inégalitaire » du système français, je nuancerai enfin mon propos initial après avoir parcouru le document suivant :

      (Voir les conclusions : tableau P 140 et graphiques p 143 – La France serait plutôt en position intermédiaire quant aux inégalités. Ce qui me surprend sont les mauvais résultats allemands belges et luxembourgeois – Sans surprise les suédois finlandais et danois arrivent en tête)

      http://www.aspe.ulg.ac.be/equite/fichier/pdf/2005PDF_FRANCAIS.pdf

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  3. "Un cabanon au fond du jardin qui pourrait s'effondrer d'un moment à l'autre" + un disque dur dont le pronostic vital est engagé = Billy a de quoi être inquiet! Je compatis itou. (mais vos voisins, outre un perroquet savant, ont semble-t-il le sens de l'accueil...)

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    1. Je vous rassure cher du Lorgnon, Billy n'est pas perturbé du tout. Quant à mon voisin il déteste les chats.

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    2. Qui déteste les chats n'est pas fréquentable....

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  4. C'est amusant quand même cette persistance à vouloir les fréquenter ; vous n'seriez pas quelque peu obsessionnelle, des fois ? :-/

    A mes questions concernant le mode de recrutement... : avez vous tenté de lui parler de la mode, tout simplement ?

    Amicalement.
    Al.

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    1. J'aurais pu. Quant à la question, elle concerne les surdoués, les bourgeois ou mes voisins ? Dans tous les cas, leur voisinage est une source permanente d'enseignements, mon cher Al.

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