samedi 9 juin 2012

25 images seconde

En Inde, ce qui m'avait semblé extraordinaire, c'est la capacité de l'homme à vivre au milieu de ses déchets. Là-bas, j'ai vu la misère et la richesse extrêmes, portées par des gens se côtoyant sur le même tas d'immondices dans une indifférence apparemment totale.
Le dernier trajet entre Bharatpur et Delhi avant de repartir en France, nous l'avons fait en train. Le nez aux barreaux, car il n'y avait pas de vitres aux fenêtres, nous regardions cette belle campagne que jusqu'ici nous avions traversée en bus, au milieu de voyageurs serrés, curieux et souriants. Jusqu'ici, nous n'avions vu que les saris des femmes au travail, illuminant de couleurs chatoyantes les sillons des champs. Ce matin-là, le spectacle qui se déroulait, au milieu d'une prairie, aux abords d'un bosquet, près d'une mare terne, sous un parapluie, tout près des voies, c'étaient des culs qui chiaient. Partout. Des hommes, des femmes, des enfants, accroupis, retroussés, s'essuyant à pleine main le cul.
Puis plus loin, en s'approchant de Delhi, c'étaient des hordes de pauvres, gris, verts, depuis les cheveux jusqu'aux orteils qui vaquaient près de cabanes adossées à de vieux murs, montées sur des branches tordues et recouvertes de bâches de plastique noir ployant sous les flaques, tandis que dans des mares aussi grasses qu'un épanchement de joint de culasse se prélassaient des buffles, noirs et huileux. Sur le toit d'une bâtisse en chantier, des mômes qui couraient les yeux au ciel entre des boisseaux de tiges d'acier à béton, cherchaient le vent en tirant derrière eux une ficelle reliée à un morceau de carton. Et on entendait leurs rires depuis le train. En contrebas, le long de la voie, trottaient des femmes à petits pas rapides, le nez plongé dans le sari, serrant bien fort le petit dans les bras pour qu'il ne touche pas le sol.
Enfin, aux abords de la grande gare de New Delhi, sous un réseau de routes, c'étaient des bancs tendus de jute qui s'égrainaient le long des kilomètres de rail et sur lesquels étaient allongés des kilomètres de pauvres. Poussiéreux, étouffés par les gaz d'échappement, la fumée des usines, l'odeur des eaux pourries qui se jettent à gros bouillons dans la Yamuna, la rivière sacrée, c'étaient des kilomètres de corps, uniformes de crasse et de misère.
A l'aéroport, deux jours après, j'avais eu un peu de mal à regarder sans mépris les enfants grassouillets, les mains chargées de sodas et de hamburgers, couvés par le regard fier de leurs parents, eux-mêmes boudinés sous le sari ou le turban. De même, les ors qui pendaient des oreilles et des narines, les agencements des saris, si élégants, si raffinés, me paraissaient obscènes et étrangement j'étais en colère. 
Alors, je pensais au Taj Mahal. Ce cénotaphe merveilleux, dont on se demande s'il flotte entre la terre et le ciel, on le visite pour 20 roupies si l'on est Indien et 750 quand on est étranger. Mais, à cet endroit où tous doivent s'introduire sans chaussures, on peut soupirer pieds nus sur le marbre, dans l'esprit du sacre de l'amour éternel. Les beaux sentiments apaisent, un peu comme au cinéma. Et si c'était Bollywood qui maintenait l'équilibre de ce continent immense et insensé ?

Taj Mahal - Agra - 2006

10 commentaires:

  1. Quelques citations tirées du « Pire des mondes possibles » de Mike Davis, livre dont ne sort pas indemne :

    « En Inde on estime que les trois quarts de l’espace urbain sont possédés par 6% des foyers urbains, et que seulement 94 personnes contrôlent la majorité des terres vacantes de Bombay ».

    « ...à Bombay, les femmes doivent se soulager « entre 2 et 5 heures du matin, parce que c’est le seul moment où elles peuvent avoir un peu d’intimité ». Les toilettes publiques, explique Seketu Mehta, sont rarement une solution pour les femmes parce qu’elles sont très souvent hors d’usage : « les gens défèquent tout autour des toilettes, parce que les fosses sont bouchées depuis des mois ou des années ».

    « A Delhi, l’Hindustan Times se lamentait récemment du fait que les conducteurs des classes moyennes ne prenaient que très rarement la peine de s’arrêter lorsqu’ils renversaient des mendiants ou des enfants pauvres ».

    « D’après certains géographes urbains, Bombay détient peut-être le record en la matière : « Alors que les riches possèdent 90% de la terre et vivent dans un environnement confortable et aéré, les pauvres vivent les uns sur les autres sur 10% de l’espace ».

    Il se trouve qu’il y a fort longtemps de cela j’avais commis une petite plage musicale, alors intitulée « Indians Nightmares », mais pour des motifs, disons plutôt romantiques... Ayant retrouvé il y a environ un an ce morceau, je lui ait associé un montage vidéo de mon cru, mieux en accord avec mon état d’esprit actuel. Ça donne ceci :

    http://www.youtube.com/watch?v=H9aqnBB_utQ&list=UUav7ten2krCzPMOUWE3qmyA&index=4&feature=plcp

    http://aevigiran.over-blog.com/article-le-miracle-indien-le-regard-de-mike-davis-le-pire-des-mondes-possibles-79563625.html

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    1. Merci Axel, votre billet est super passionnant.

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    1. Cher Frédéric, nous voilà sur un point de divergence majeur.

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  3. En revanche, du saumon fumé sur toasts...

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  4. @Axel

    Vous dites : "Quelques citations tirées du « Pire des mondes possibles » de Mike Davis, livre dont ne sort pas indemne"...

    J'ai lu : livre dont on ne sort pas indienne.

    ;-)
    Amitiés à tous.

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  5. Votre texte est très bien écrit. Un plaisir de lecture. Pas si fréquent en ce moment. Et un petit gueuleton indien dans le quartier de La Chapelle, il n'y a que ça de vrai. Pierre

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