mardi 22 mai 2012

Happy hour

Il dit : «  Ah, il pleut, y’a des gens partout, mais je suis trop content de te voir ! » et pour peser ses mots, il toucha sa main.
Ils étaient assis côte à côte sur une terrasse de café bondée, face au carrefour. Devant eux les voitures n’avançaient plus, les klaxons faisaient concert pendant que des passants se dirigeaient vers les cinémas et d’autres sortaient des magasins. Des touristes en cirés levaient le nez vers les plaques des rues en se tordant le cou sous leur chapeau de pluie. C’était un vendredi soir à l'happy hour.
« N’empêche, j’ai vraiment l’air de rien, on dirait un croque-mort... C’était le frère de Martine, celle que tu connais, mais si, tu te rappelles, la petite brune». Il la décrit. « Oui, c’est triste, mais il était malade depuis longtemps. Le sida ». Il remua la tête en faisant «Mmm mmm ».

Le serveur est arrivé, a demandé ce qu’ils voulaient boire. Elle a répondu et il a ajouté :  « Ah ben oui tiens, bonne idée ! Une bière aussi » en s’esclaffant. « Rhha j’ai pas eu le temps de passer chez moi… mais je me suis dit : bon, déjà je suis en retard… oui j’étais en retard pour l’enterrement… ah ! ça fait bien… j’ai pas eu le temps de passer chez moi, mais comme j’ai toujours une écharpe dans mon sac à dos, je me suis dit que ça ferait passer le noir». Et il avait en effet un sac à dos qu’il venait de sortir de sous la table en le tapotait d’un air goguenard.
Elle le regardait, voyait son profil pendant qu'il parlait. Il avait des yeux bleus encadrés de rides rieuses, des cheveux gris assez drus et, sur les joues, des pattes qu’il avait taillées longues et qui lui donnaient un air un peu rock’n’roll. Le vert de son écharpe lui allait bien.
« Mon fils est puni, il m’a mené en bateau… Il m’a dit qu’il n’avait pas de devoirs la semaine dernière et il a passé son week-end à jouer sur l’ordi… Et cette semaine, y’a tout à rattraper…  Alors j’ai pris son ordi, j’ai tout démonté – il faisait les gestes de quelqu’un qui soulève des câbles et les jette dans une malle – et j’ai appelé sa mère. Elle est tout à fait d’accord avec moi. L’ordi est au grenier, paf. C’est pour ça que j’ai pas pu voir si tu m’avais envoyé un mail, je lui ai laissé mon ordi. Deux heures seulement, parce que quand même, le pauvre gosse, tu comprends. Donc j’ai pas pu voir si tu m’avais écrit. Mais j’attendais, j’attendais… » Et il sautillait sur sa chaise en agitant la tête.
Il but une gorgée de bière et dit : « Eh mais il n'y a encore que moi qui parle… alors que là, je devrais te prendre la main et te faire des bisous… ». Et elle demanda où il en était de ses projets d’écrire des pièces de théâtre. Son cou alors s’enfonça entre ses épaules et il dit d’une voix subitement calme que ce n'était pas une bonne idée. Après quelques secondes, il reprit : « Tu vois les gens là, et bien ce sont des Finlandais ». A ce moment-là un couple passait devant eux : l’homme brun et râblé fouillait un plan de la ville tandis que la femme, brune aussi, frottait du pouce la vitre de son Iphone. A cette distance, il ne les avait pas entendus parler. Elle le regarda d’un air étonné. « Mais oui, en Finlande, il y a eu des invasions espagnoles et eux ce sont des descendants en ligne directe des Espagnols. C’est un peu comme Martine, mais Martine elle est vraiment Espagnole ». Et il reprenait sur autre chose qu’il venait de voir, sur une pensée qui surgissait et ainsi, sans arrêts.
Alors qu’ils semblaient peu se connaître, il avait pris le parti de chercher à la faire rire. De loin, on voyait bien qu’elle souriait par politesse ou, parce qu’elle avait un air légèrement snob, pour ne pas paraître hautaine. Il parlait assez fort, faisait des gestes amples et jouait une sorte d’improvisation de l’instant, tant et si bien que elle, elle finissait par disparaître et n’être qu’une spectatrice noyée dans l’obscurité d’un cabaret.
Quand elle se leva, elle dit : « On va dîner ? Je suis un peu fatiguée ce soir, je ne voudrais pas me coucher trop tard ».

6 commentaires:

  1. Les klaxons faisaient concert, et bien profitez-en ! Lorsqu'ils se taisent et que les moteurs cessent de tourner en ville comme c'est le cas dans mon bled, il ne reste plus que les cris des enfants, et c'est encore pire.

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    1. Mon cher Al, vous êtes bien chafouin. Je ne saurai trop vous rappeler que vous êtes bienvenu ici quand vous voulez.

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  2. Dommage que l'on ne puisse parfois se contenter du silence.. A trop vouloir briser la glace on finit par rompre le charme. Avis à tous les verts galants !

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    1. Oh! ma chère Corinne, une discussion bavarde peut être passionnante. Au moins, il se passe quelque chose, il y a de l'échange, de l'activation de synapses. Là, c'est ectoplasmique.

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  3. Saisissant! L'homme que vous décrivez se rapproche (dangereusement) de l'archétype prégnant dans la plupart des séries, téléfilms franco-français: faible, veule, égo-centré, immature, enkysté, dépassé... Bref, à remplacer. Par quoi?

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    1. Que je suis contente de ne pas avoir la télé !

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