samedi 28 avril 2012

Palmes et particules

Je reçois aujourd'hui un mail d'une amie qui habite l'île Maurice intitulé : " Indécis... A lire absolument" - en majuscules le "absolument" - et massivement adressé à une longue liste de contacts.
Le contenu du mail est un texte de Jean d'Ormesson chapeauté par "Message aux indécis" et commenté d'un anonyme : "Belle prose pour tous ceux qui sont indécis et au cas où leurs idées pencheraient du mauvais côté". Au demeurant, le propos de ce vieillard qu'est d'Ormesson n'a que peu d'intérêt. Il défend la politique du patron de boîte de nuit en l'opposant à un Hollande un peu bouseux et pas taillé pour la direction d'un État. Si, au soir du 6 mai, il espère être invité au Fouquet's, m'est avis qu'il ferait bien de prévoir un plateau télé le Jeannot.
Dodo - volatile endémique complètement éteint
Il n'empêche qu'en lisant "au cas où leurs idées pencheraient du mauvais côté" j'ai bien failli m'étrangler dans ma tasse de thé et c'est à l'insu de mon plein gré que le curseur de mon trackpad s'est dirigé vers la case "répondre". Quelle était l'intention de mon amie en m'envoyant ce mail ? Elle le cautionnait, sinon à quoi bon?
Mon amie est issue d'une de ces familles bretonnes arrivées au 16ème ou 17ème siècle sur l'île du Dodo et qui, comme les béqués aux Antilles, forment une sorte d'aristocratie insulaire légèrement consanguine mais largement propriétaire.
Revenons à l'intention.
Au cours de mes pérégrinations, j'ai eu l'occasion de rencontrer des Français installés à l'étranger et, souvent, il s'est trouvé un moment dans une soirée, près d'une piscine, au bord d'une plage ou dans le patio d'une villa, pour que vienne s'introduire le sujet fâcheux de la politique et de la situation économique de la France. En tant qu'invitée, j'écoutais les uns et les autres en opinant d'un sourire niais ou d'un gloussement stupide, meilleur rempart au fatal "Qu'en pensez-vous?". Ainsi, telle une potiche, je pouvais tout à loisir me gargariser de conversations édifiantes sans être dérangée.
En réalité, la politique française est le sujet préféré des expatriés et des descendants de colons. A Tahiti, Libreville ou Flic en Flac, ce n'était que rébellion contre l'intolérable invasion des étrangers, la gabegie de la sécurité sociale, les dépenses honteuses en faveur des éternels assistés. On s'insurgeait, convoquait la morale, invoquait la nécessité d'une reprise en mains drastique des négligences de l'État providence.
Ces gens, exilés parfois depuis des années et absolument par choix, portaient sur leur patrie un regard hautement critique sans subir pour autant les inconvénients d'y vivre et surtout sans contribuer à enrayer le déclin en cours. Exemptés d'impôts et de taxes, vivant comme des nababs sous des tropiques enchanteurs, ces petits sires en shorts revendiquaient pourtant le droit de la ramener autour d'un drink et, plus tard, en se rendant aux urnes.
Par ce mail, je découvrai que, à la manière de Stéphane Hessel mais avec un objectif bien différent, la voix caduque d'Ormesson avait trouvé son public en séduisant, au nom de ses palmes et de sa particule, un Gotha de désoeuvrés confits par le soleil et les eaux un peu trop chaudes. 
Ce n'est qu'après avoir cliqué sur "envoyer" que j'ai pris conscience qu'à l'avenir il me faudrait plutôt envisager des vacances à Lille, chez Maurice.

16 commentaires:

  1. Chère V., un petit diable me souffle à l'oreille qu' à Lille, à certaines heures, de mâles présences pourront vous être épargnées à la piscine [...] À part cela et après être allé m'assoir sur un tas de cendres, sans connaître les gens, lieux et situations que vous décrivez, je les imagine sans peine et me délecte de les voir si bien croqués par votre plume décapante. Le glaçon était-il fondu, pour ne point se dandiner dans son verre ?

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    1. A Lille je choisirai une piscine mixte. Nager dans le sillage d'un palmipède motorisé à la testostérone reste un phénomène naturel des plus intéressants. Quant au glaçon, il est convenu qu'il se dandine.

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  2. Dodo o dronte Courier New, l'invitée en exil.

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    1. En l'occurrence, un genre de dinde.

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  3. Billet d'une lucidité implacable - et qui a sa place parmi les meilleures analyses sociologiques...

    Votre texte sonne si juste, qu'à vous lire je me suis pris de nausée, imaginant un peu trop concrètement ces nabab tropicaux à ressasser béats - et faire suivre avec des petits rires de contentement - la prose de l'antédiluvien académicien au fasciés de cire...

    Et si d'aventure votre amie s'en vient, par inadvertance, à lire votre sentiment à la réception de sa propagande, nul doute que son champagne lui restera à travers le gosier...

    Quant à Lille, le ciel est gris.

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    1. Cher Axel, vous exagérez un peu pour la nausée. Quant à mon amie, que je sais bonne et généreuse, il est vrai qu'elle accueille un peu aveuglément les grosses âneries de ses amis fin de race.

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  4. Ayant lointainement (dans l'espace et le temps...) fréquenté les "expats" comme jeune professeur "coopérant", vous avez décrit avec la justesse redoutable que l'on vous connaît ce que je voyais et entendais (impavide et sidéré) autour de la piscine du Hilton local, ou dans les vestiaires des clubs de tennis "comme il faut"...

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    1. L'expression "comme il faut" mériterait qu'on s'y attarde, elle est absolument extraordinaire.

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    2. Chère V., l'occasion de tester les balises sur votre nouvelle plateforme m'est donnée à travers cette question :
      Mais ou sont les gens bien ?

      (C'est une rengaine familiale, sifflée entre des lèvres pincées en général, hu hu !)
      Al, un fin de race bien comme il faut. Cr crrr -)

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    3. Cher Al, les gens "comme il faut", les "gens bien", avec des principes régis par la bienséance, les conventions et tout ça ne sont pas le propos de ce "one shot". On passe de bons moments en compagnie de la bourgeoisie raffinée ou la vieille noblesse bretonne (si vous voyez c'que j'veux dire), on capte une belle douceur dans les allées des parcs en passant devant les parterres de pivoines... C'est l'appropriation de ces attributs par une frange de roturiers délocalisés et amnésiques qui donne à ces conventions empruntées un goût salement écoeurant.

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  5. Hélas, il est bien rare que l'expression démocratique soit portée par l'intérêt général chère V.. Très bien vu et non moins bien écrit !

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    1. La sagacité de votre commentaire m'enchante, chère Corinne.

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  6. C’est avec grand plaisir que je joins mes applaudissements au chœur unanime louant l’écriture remarquable de votre analyse de mœurs. Comme du chœur au cœur il n’y a qu’une insertion de « h », mon cœur vous applaudit de ses deux ventricules ! C’est dire !

    Toutefois, quitte à faire désordre dans le concert, je vous trouve sévère avec Jean d’O. Voilà qui est dit. Ajoutons que l’article qui inspire votre chronique date du 11 novembre 2011. Jean d’O y jaugeait les atouts des deux candidats qualifiés au soir du le 22 avril (N.S. n’était pas encore candidat, les sondages ne l’escomptant pas au 2ème tour…). Egrenant les évènements essentiels de la politique étrangère du N.S. au cours des 5 années passées, il en vint à ceux de F.H. par cette phrase : « F.H. est mondialement connu en Corrèze. » Convenons que la concision de cet aphorisme fait mouche et ne peut manquer réjouir l’esprit.

    Le bonjour vous va, chère V.

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    1. Cher JMT, figurez-vous que ce "one shot" me plait moyennement. Pas assez asticoté à mon goût. Il finira à la poubelle ou sera remanié un de ces jours. Quant à Jeandor, s'il est un éminent romancier, je le trouverais presque médiocre quand il se la joue pamphlétaire: le mépris n'a jamais grandi personne. Pour ce qui est de l'aphorisme, c'est un art auquel il ferait bien de s'entraîner car quelques marches manquent à son esprit d'escalier.
      Votre coeur palpitant ne fait pas désordre, il complète à merveille le réseau vasculaire de notre mouvement tellurique !

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  7. Chère V.,
    On peut reprocher bien des choses à Jean d'O. - à ce propos, votre "Jeandor" me ravit - mais certainement pas de pratiquer le mépris. La courte phrase que j'ai reprise n'est pas méprisante pour deux sous à l'égard de qui que ce soit, en l'occurrence ici F.H., elle est enjouée, drôle, et finalement exacte dans le contexte de son billet de l'époque.
    J'eus le privilège de rencontrer Jean d'O. par deux fois. Certes, le pauvre est très sourd, très très sourd et sa laideron d'assistante lui répète en permanence les questions au creux de l'oreille. Et le gamin que j'étais à ses yeux, avec ses questions à deux balles, ne l'a pas irrité. Pas le moindre mépris, bien au contraire. Il sait faire croire à son interlocuteur qu'il écoute avec intérêt ce qu'on lui dit ! Evoquant sur la pointe des pieds Celan, il se met à réciter immédiatement quelques vers en allemand. - Connaissez-vous Dupin ? Non... (j'abrège car je vais vous lasser ; il faudrait que je mette de l'ordre dans les notes que j'avais prises à l'époque)...
    Je prends congé et vous souhaite le meilleur.

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    1. Cher Nuage, le plus ennuyeux dans cette histoire est que l'assistante de Jean d'O soit un laideron. En plus de l'ouïe, aurait-il la vue qui se brouille ? Savoir faire croire à son interlocuteur qu'on l'écoute avec intérêt, comme vous le relatez, est un aspect très intéressant de la personnalité. Il dit le besoin de plaire et d'être aimé car, à mon sens, la courtoisie suffit. La question que je me pose est donc la suivante : qu'en est-il lorsqu'il n'y a pas d'envie de plaire ? Si le mot "mépris" est mal choisi, peut-être que "condescendance" est approprié. A propos de Celan (ai-je envie de plaire ?) connaissez-vous cette superbe interprétation de Corona à deux voix proposée sur Arte Radio ? http://www.arteradio.com/son/174/
      Wir sind freunde...

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